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Full text of "Essai sur Marc-Aurèle"

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600081 643R 



• <• 




ESSAI 



SUR 



MARC-AURÊLE 



I*ai-i^ >- Typographie de Finnin Didot frère^ fll5 et Cie, rue JâCob, M. 



ESSAI 



SUE 



MARC-AURÈLE 



d'après 



LES MONUMENTS ÉPIGRAPHIQUES 

PRÉCÉDÉ D'UNE 
NOTICE SUB LE COMTE BART. BOBGHESl 



PAU M. NOËL DES VERGERS 

Correjipondant de Vinflitut, 

membre de la Société des Antiiiu.iirei> de France, de l'IiDilitut de correKpundance archéologique 

de Rome, de l'Actidéniic pontillcale d'archéologie, etc., etc. 



PARIS 

FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C", ÉDITEURS 

IMPRIMIOlS-LIinAIBES DE L'fKSTITUT DB ruAVCS 

rue Jarob, M 

M DCCC LX 



zz/. -^. /r 



NOTICE 



SUR 



BART. BORGHESI 



ExtinctjiSMmabitur idem. 

IV^^^/^ (Horace.) 




J'avais espéré, en écrivant ces pages, les mettre 
sous la sauvegarde d'un nom vénéré qu'on y 
retrouvera souvent. Je voulais offrir au docte 
Borghesi, l'ami et le maître que je regrette, 
l'hommage de cette étude épigraphique sur Marc- 
Aurèle, premier essai d'un travail sur les empe* 
reurs du second siècle, dont je dois le plan à 
ses conseils. Puisqu'il ne m'est plus possible de 

MARC-AURiLB. A 



o NOTICE 

lui offrir ce faible gage de ma gratitude, qu'il 
me soit permis de rappeler ici les enseignements 
que j'ai reçus de lui, son dévouement à la science, 
ses longues veilles consacrées pendant quarante 
ans à retrouver dans les inscriptions latines de 
l'antiquité Tune des sources les plus pures et les 
plus fécondes de l'histoire. Le comte Borghesi 
avait une modestie si vraie, une abnégation si 
complète qu'on aurait craint peut-être pendant 
sa vie de lui déplaire en le louant selon ses méri- 
tes; mais si l'on ne doit aux morts que la vérité, 
on la leur doit entière. 

Toute branche des connaissances humaines 
reçoit à certaines époques une direction nouvelle, 
sous l'impulsion d'hommes supérieurs qui rom- 
pent les barrières au delà desquelles la route 
tracée par leurs devanciers ne semblait plus pra- 
ticable. Quelques-uns, par l'éclat du génie, l'in- 
térêt général qui s'attache à leurs découvertes 
ou l'étude attrayante de leurs œuvres, excitent 
une admiration spontanée : tel ne saurait être le 
partage des succès obtenus avec la lenteur labo- 
rieuse de l'érudition. C'est à force de patientes 
recherches, de sévère discipline, d'ingénieuse 
critique ; c'est par la précision des méthodes, la 



SUR BART. BORGHESl. Ut 

comparaison des textes, la justesse des rappro- 
chements que M. Borghesi a fait, pour ainsi dire, 
de répigraphie, une science exacte où tout se dé- 
duit et s'enchaîne. Il a compris que les docu- 
ments gravés, dans l'antiquité, sur le bronze ou 
le marbre, étaient désormais assez nombreux 
pour modifier profondément ce que nous ensei- 
gnent les historiens. Ces monuments, toujours 
contemporains du fait qu'ils énoncent, lui ont 
paru des témoins irrécusables quand on savait 
les interroger à propos, ne leur demander que 
ce qu'ils peuvent dire, les compléter l'un par 
l'autre, en reconnaître la valeur ou en détermi- 
ner l'authenticité. Par leur secours il a préparé 
l'histoire des fastes consulaires depuis les temps 
de la république romaine jusqu'au sixième siècle 
de notre ère* Rassemblant à cet effet toutes les 
inscriptions relatives aux grandes magistratures 
de Rome, il voyait chaque jour augmenter son 
trésor. Les lumières nouvelles que lui àppor-^ 
tait incessamment, dans ces recherches pleines 
de doutes et d'embûches, tel monument récem- 
ment exhumé, le firent renoncer à publier pen- 
dant sa vie un livre auquel il voulut qu'elle fût 
consacrée tout entière. Désirant profiter de 



A. 



nr NOTICE 

toute découverte qui pouvait compléter son œu- 
vre, il voulait prendre les dispositions nécessaires 
pour qu'après lui cette œuvre fût éditée, telle 
qu'elle serait à l'heure où sa main glacée ne pour- 
rait plus enregistrer un fait nouveau. 

Toutefois, s'il retenait près de lui, pour Taug- 
menter sans cesse, cette longue série de docu- 
ments qui doit établir sur des bases assurées la 
chronologie de l'empire romain, il éclairait les 
questions les plus ardues touchant l'histoire de 
cet empire par des mémoires insérés dans quel- 
ques recueils spéciaux. Remuant tous les débris, 
interrogeant tous les monuments, rassemblant 
tous les témoignages, il déployait, dans ces pu- 
blications trop peu répandues, la connaissance 
profonde et le sentiment vrai de l'antiquité qu'il 
avait acquis dès sa jeunesse. Comme il écrivait 
parfaitement sa langue et qu'il était doué au plus 
haut degré du sens littéraire, il sut allier le culte 
du bon goût à la patiente recherche de la vérité. 
Aussi la réunion de ses opuscules formerait-elle 
un tableau dramatique et animé de l'administra- 
tion romaine. Armée, législation, magistrature, 
sacerdoce, politique générale, régime municipal 
y apparaîtraient tour à tour dans leur pré- 



SUR BART. BORGHESI. T 

voyante élasticité, qui savait s'adapter aux néces- 
sités de chaque époque (i). 

Il y a dix-sept ans que j'ai eu Thonneur de 
connaître M. Borghesi pour la première fois. 
M. Villemain, alors ministre de l'instruction pu- 

(1) Dans une intéressante notice publiée sur M. Borghesi par 
M. Ernest Desjardins (Revue ai^chéologique , nouvelle série, 
1'* année^ mai et juin) ce jeune savant a donné une liste à peu 
près complète des publications du célèbre épigraphiste insérées 
dans divers recueils ou journaux littéraires de l'Italie. J^ai été 
assez heureux, ainsi que M. Desjardins a bien voulu le dire 
dans les termes les plus obligeants, pour pouvoir lui fournir 
à ce sujet les renseignements que j'avais recueillis, soit à Saint- 
Marin, soit à la bibliothèque publique de la petite ville de Savi- 
gnano, patrie de Borghesi, et à laquelle il aimait à faire don des 
tirages particuliers de ces précieuses monographies dont souvent 
il ne conservait pas pour lui-même un seul exemplaire. On verra, 
dans la liste publiée par M. Desjardins, quelle variété de sujets 
différents se trouve élucidée par les travaux de l'illustre ar- 
chéologue. Quelques-uns de ces Mémoires sont des traités com- 
plets sur les sujets les plus intéressants de l'antiquité romaine. 
Tels sont : l'article sur un fragment des fastes sacerdotaux, in- 
séré dans le volume des Mémoires de l'Institut archéologique ; 
le nouveau diplôme militaire de Trajan Dèce ; le Mémoire sur 
rinscription de Burbuléius, où les différentes charges militaires 
et administratives de lempire sont étudiées sous un jour tout 
nouveau ; le compte rendu du recueil des inscriptions rhénanes, 
par Steiner, dans lequel on voit l'histoire de toutes les légions 
qui se sont trouvées en garnison sur les bords du Rhin. Son 
Mémoire sur deux inscriptions de Fuligno, ses articles sur l'épo- 
que où a vécu Juvénal, sur Tinscription de la porte Marcia à 
Pérouse, sur Tinscriplion honoraire de Concordia, sur un frag- 
ment des fastes de Lucera, sur la famille Nératia, à propos de 



VI NOTICE 

blique, venait d'annoncer à l'Europe savante la 
publication d'un recueil général des inscriptions 
latines, publié sous les auspices du gouvernement 
français ; cette promesse avait été accueillie de 
toutes parts avec la plus grande sympathie. Les 
progrès de l'archéologie, les résultats inespérés 
de fouilles entreprises dans un but scientifique, 
les voyages accomplis dans les provinces les 
moins explorées de l'ancien monde romain, la 
conquête de l'Algérie par nos armes, venaient de 
faire surgir une grande quantité d'inscriptions 
nouvelles ( I ) . Leur nombre, chaque jour crois- 
sant, rendait plus que jamais désirable la créa- 
tion d'un recueil unique où seraient réunis aux 
travaux des anciens collecteurs les travaux posté- 
rieurs, les collections partielles, les récentes dé- 
couvertes ; en un mot une foule de matériaux 



nouvelles inscriptions découvertes à Saepinum^ sur les Sila- 
nus, etc., etc., prouvent à quel point il avait su se rendre fami- 
lières l'histoire des institutions et celle des familles. 

(1) On sait que M. Léon Rénier a recueilli en Afrique et vient 
de publier, avec la plus scrupuleuse et la plus intelligente exac- 
titude, plus de quatre mille inscriptions inédites, c^est-à-dire la 
plus riche récolte de monuments lapidaires donnée au public 
depuis l'apparition des grands recueils de Gruter ou de Mura- 
tori bien éloignés, d'ailleurs , d'offrir la même sûreté de lecture 
et la même critique. 



SUR BART. BORGHESl. ru 

disséminés dans tous les pays sans véritable pro- 
fit pour la science, et qui avaient tout à gagner 
au rapprochement ou à la comparaison des mo- 
numents entre eux. 

Une commission, composée de l'élite des éru- 
dits dont s'honore la France, fut instituée à cet 
effet. M. Egger, secrétaire de cette commission, 
fixa dans un rapport lucide le plan, l'ordre, les 
principales divisions du recueil projeté. L'exé- 
cution en fut confiée à un savant éditeur, auquel 
le ministre rendait justice quand il lui écrivait : 
« Que l'habileté dont il avait fait preuve dans de 
grands travaux analogues répondait d'avance 
du soin actif et éclairé avec lequel serait conduite 
la grande entreprise littéraire dont il se char- 
geait (i). » La réalisation d'une œuvre dont l'im- 



(1) Lettre de M. Villemain à M. Ambroise Firmin Didot, en 
date du 14 août 1844. La commission était composée de 
MM. Letronne, Naudet, Burnouf père, Hase, Victor Le Clerc, 
Bureau de la Malle, Thierry, Patin, Giraud, Le Prévost, Nisard, 
Danton, Rinn, Gibon, Gérusez, Quicherat, Dûbner, Havet, Egger, 
secrétaire. Un comité choisi au sein de cette commission fut 
chargé plus spécialement de la haute surveillance des travaux 
préparatoires. Le programme une fois adopté, on se mit àl'œuvre. 
Tandis que des secrétaires-éditeurs travaillaient au dépouillement 
des anciennes collections, au classement des matériaux, à la 
révision des textes, des correspondants avaient été désignés en 



VIII NOTICE 

mensité pouvait effrayer au premier aspect , dut 
être facilitée par le concours de tous ceux qui 
s'intéressent à l'histoire de l'antiquité. L'Italie, 
terre féconde en souvenirs, s'offrait la première 
à des recherches qui avaient pour but l'histoire 
générale, la portée politique et la connaissance 
intime des institutions romaines. Je fus chargé, 
par la bienveillante confiance du ministre, du 
soin d'organiser, dans la Péninsule, les tra- 
vaux qui devaient réunir entre les mains de la 
commission les documents nécessaires à son œu- 
vre. Telle a été la cause de mon premier voyage 
à Saint-Marin, où depuis vingt-cinq ans M. Bor- 
ghesi avait cherché, dans l'isolement le plus 
complet, le calme nécessaire à ses constantes étu- 
des (i). 

France et à Pétranger, à Peffet de transmettre, soit d'après les 
publications récentes, soit à la suite d'investigations nouvelles^ 
les trésors de Pépigraphie épars dans les contrées qui avaient 
formé l'ancien monde romain. M. Borghesi promit alors à 
M. Didot, qui alla le visiter à Saint-Marin, les inscriptions sur 
terre cuite antérieures à la mort d'Auguste, promesse qu'il se 
hâta d'accomplir en envoyant cette précieuse collection à la 
commission d'épigraphie latine. 

(1) Bartoloméo Borghesi est né le il juillet 1781, dans la 
petite ville de Savignano, placée sur la voie Ëmilienne, entre 
Césène et Rimini, en Romagne. Son père, Pietro Borghesi^ s'é- 
tait fait connaître comme un des numismates les plus distingués 



SUR BART. BORGHESI. IX 

Sur le haut du mont Titan, pic détaché de la 
chaîne des Apennins et s'avançant, comme un 
promontoire, dans les plaines de la Romagne, 
s'élève une modeste bourgade qui, depuis qua- 
torze cents ans, conserve le privilège d'être le 
plus petit des États de l'Europe. Du sommet 
sourcilleux où cette république en miniature se 
cache au sein des nuages dès que l'orage obscur- 



de son temps. Passionné pour Tantiquité, il fit donner à son fils 
l'éducation la plus savante, et, dès Tàge de onze ans, répondant 
à des soins si intelligents, le jeune élève écrivait une disserta- 
tion numismatique qui a eu les honneurs de l'impression. Après 
avoir achevé ses études à Bologne, il s'occupa de diplomatique, 
et déchiffrait à Ra venue les chartes poudreuses de Saint- Vital, 
lorsqu'il s'aperçut que cette docte poussière et ces caractères ef- 
facés fatiguaient en lui l'organe de la vue. Il revint alors à ses 
premières études, et renonça aux souvenirs du moyen âge pour 
ne plus s'occuper que des antiquités romaines. A Rome, où il 
reçut les leçons de Gaeteno Marini, M. Borghesi sentit se déve- 
lopper en lui le goût de l'épigraphie, qui devint bientôt sa pas- 
sion dominante. Pendant vingt années, il parcourut les villes 
principales de Tltalie, Turin, Milan, Florence, se liant, par l'at- 
trait d^une passion commune, avec tous les épigraphistes de son 
époque, recueillant des matériaux, améliorant les éléments du 
grand travail qu^il préparait dès lors sur la suite complète des 
fastes copsulaires; et lorsqu 'après avoir ainsi butiné, il se fut 
retiré dans sa cellule à Saint-Marin, comme l'abeille qui veut faire 
son miel, il n'en descendit plus qu'en 1842, pour se rendre à 
Rome, où, chargé d'une mission diplomatique, il allait soutenir 
les intérêts de la petite république dont il s'était fait une seconde 
patrie. 



X NOTICK 

cit rhorizon, elle a vu passer bien des invasions 
et s'écrouler bien des empires. C'est là qu'à la 
suite des troubles de 1821 M. Borghesi vint s'a- 
briter contre les tracasseries d'agents politiques 
dont l'inquiétude pour l'avenir redoutait jusqu'à 
ceux qui s'occupaient du passé. C'est là qu'il 
m'accueillit avec la plus franche cordialité et que 
je suis revenu souvent lui demander des leçons 
ou des conseils. L'annonce d'un recueil complet 
des inscriptions latines de l'antiquité ne pouvait 
être reçue qu'avec le plus vif empressement par 
le savant épigraphiste, et je me présentais à lui 
sous les meilleurs auspices. 

ce J'approuverai sans réserve, me dit-il, tout 
a projet qui ne se bornera pas à la publication 
ce d'un nouveau supplément aux grandes collec- 
cc tions d'épigraphie. Je vous le répète aujour-- 
ce d'hui, ainsi que je le disais à Kellermann, il y a 
ce quelques années (i), il est temps enfin qu'on 



(i) En 1831^ un jeune Danois fit paraître à Munich une thèse 
inaugurale sur l'art militaire chez les anciens. Ce travail, accueilli 
avec bienveillance par les savants de TAllemagne, lui valut/ de la 
part de son gouvernement, la faveur d'aller à Rome pour pré- 
parer des travaux plus importants sur le sujet qu'il venait d'a- 
dopter. A peine arrivé dans la ville éternelle, Olaùs Keller- 
mann, c'était son nom, s'adonna tout entier à l'étude de Tépigra- 



SUU BART. BORGHESI XI 

(c fasse rinventaire complet des trésors où se ca- 
« chent encore tant de vestiges d'un passé qui 

phie, étude qui pouvait seule lui révéler Thistoire des légions que 
Rome envoyait à la conquête du monde. Il se rendit familiers les 
trésors de la Vaticane, rassembla les livres où se trouvaient des 
inscriptions militaires , et s'aperçut bientôt que le nombre im- 
mense d'ouvrages où sont épars les monuments épigrapbiques 
oppose de grandes difficultés à tout travail du genre de celui 
qu'il voulait entreprendre. Ce fut alors qu'il conçut l'idée d'in- 
téresser les gouvernements de TAllemagne à la publication d'un 
Corpus général des inscriptions latines, et que, pour donner la 
mesure de ce qu'on pouvait attendre de son zèle^ il publia une 
savante dissertation sur le corps des Vigiles (Vigilum Roma- 
norum latercula duo cœlimontana magnant partent militix Ro- 
mande explicayilia, Romœ, 1835). Kellermann reçut, à cçtte occa- 
sion, de nombreux encouragements; mais il fit surtout valoir, 
auprès des corps savants auxquels il s'adressa, l'entière appro- 
bation que M. le comte Borghesi avait donnée à son projet. Le 
célèbre épigraphiste de Saint-Marin lui avait écrit à ce sujet une 
lettre dans laquelle il résumait, avec l'autorité de sa haute expé- 
rience, les raisons qui rendaient manifeste l'immense utilité 
d'un recueil général de toutes les inscriptions latines. J'ai publié 
ailleurs ce document (L^^^re à if. Letronne, Paris , 1847) : il 
prouve une fois de plus la libéralité avec laquelle M. Borghesi 
mettait sa science, ses collections, ses conseils à la disposition 
de ceux qui se dévouaient aux études dont il avait fait la cons- 
tante occupation de sa vie. Accueilli favorablement par les aca- 
démies de Copenhague, de Berlin, de Munich, Kellermann était 
revenu à Rome en 1837, et s'y occupait activement des travaux 
préparatoires nécessaires à son œuvre lorsqu'il fut enlevé par le 
choléra, qui faisait alors, en Italie, de nombreuses victimes. Il 
emportait, en succombant, le regret de tous ceux qui l'avaient 
connu et l'espoir que l'on avait eu de voir accomphr, cette fois, 
une entreprise dont chaque savant comprenait les immenses 
avantages. 



XII NOTICE 

a nous touche. Que de recherches, que de fati- 
« gués épargnées aux érudits, qui disposeront, à 
ce Taide d'une œuvre unique, de toutes les res- 
« sources de la science épigraphique disséminées 
a maintenant dans plus de quatre mille volumes, 
<c privés pour la plupart d'index et de critiques; 
« mer sans limites où le port fuit devant vous, 
« où l'on est à chaque heure menacé du naufrage ! 
« N'ai-je pas dû consumer des années entières à 
<r composer pour mon usage des tables, des ren- 
fle vois , des signes de reconnaissance ? Voyez , 
a ajouta-t-il en me montrant d'épais manuscrits ; 
ce voici l'œuvre des faussaires : voici la collection 
<i des inscriptions apocryphes reçues sans dé- 
« fiance et admises dans les recueils les plus es- 
<c timés. Que de temps perdu à vouloir coor- 
cc donner dans mes fastes consulaires ces inscrip- 
a tions récalcitrantes, qui troublaient longtemps 
(c mes veilles avant que je parvinsse à reconnaî- 
<c tre la fraude ! Mieux vaut encore, en fait d'é- 
cc rudition, corriger une erreur qu'apporter une 
ce vérité nouvelle ; et ce qui me paraît le plus dé- 
a sirable, dans l'accomplissement du recueil pro- 
« jeté par la France, c'est moins l'accroissement 
a des documents , tout important qu'il puisse 



SUR BART. BORGHESI. xiii 

« être, que la rectification des documents déjà 
a connus. » 

M. Borghesi fit mieux que d'aider de ses vœux 
une publication dont il comprenait si bien toute 
l'utilité. Il s'empressa d'accorder à l'œuvre fran- 
çaise sa coopération la plus complète, et j'avais 
été assez heureux pour obtenir de lui, dans un 
second voyage, la promesse que ses fastes consu- 
laires seraient placés en tête du recueil, magnifi- 
que avenue conduisant à ce grand monument de 
l'antiquité romaine. Tant de bonne volonté de- 
vait être inutile. Des circonstances, sur lesquelles 
nous n'avons pas à revenir, entravèrent l'exécu- 
tion de l'entreprise ; mais la pensée en avait été 
féconde. Elle a germé, et n'est pas perdue pour 
l'Europe. L'Académie de Berlin, qui avait déjà 
donné au monde savant le recueil des inscrip- 
tions grecques, fait préparer la collection des 
inscriptions latines sur un plan à peu près sem- 
blable à celui qui avait été adopté par la com- 
mission française. Puisse son œuvre, confiée aux 
hommes les plus capables de la bien diriger, 
s'accomplir sans obstacles (i)! 

(1) M. Mommsen, connu par ses beaux travaux épigraphiques 
et par Timportante publication de toutes les inscriptions latines 



MT NOTICE 

J'avais dû' au projet qu'une décision minis- 
térielle venait de créer en France, et qui ftit 
emporté plus tard par une décision contraire, 
l'avantage inappréciable pour moi d'avoir connu 
M. le comte Borghesi. Répondant, depuis lors, à 



du royaume de Naples, M. Henzen^ secrétaire de Tlnstitut ar- 
chéologique de Rome et digne émule de M. Mommsen dans la 
science des inscriptions, M. J.-B. De Rossi, conservateur des 
manuscrits à la Vaticane et savant collecteur de toutes les ins- 
criptions de la Rome chrétienne^ sont chargés de la direction du 
Corpus inscriptionum latinarum universale, publié sous lesaus* 
pices de TAcadémie de Berlin. L'ordre géographique a été 
adopté. C'est celui en faveur duquel s'était décidée la commis- 
sion française. Plus on a étudié les monuments épigraphiques 
dans le but d'arriver à la connaissance des institutions de la 
Home impériale, plus on s'est convaincu que la première condi* 
tion, pour déduire d'une inscription toutes les conséquences ap-^ 
plicables à son texte, est d'en avoir déterminé la provenance. Il 
est vrai que cette détermination présente quelquefois de grandes 
difficultés. L'un des obstacles sérieux est le transport des ins- 
criptions dans des musées ou collections particulières souvent 
fort éloignées du lieu de la découverte, transport qui semble 
quelquefois n'avoir pas laissé de traces permettant d'assigner à 
ces monuments une origine certaine. L'étude des monuments 
épigraphiques, étude dont les travaux deM. De Rossi sur les anciens 
collecteurs ont agrandi la sphère, laisse désormais peu de 
chances à l'erreur. Provenance, authenticité, tels sont les deux 
termes qu'on peut atteindre par la confrontation des textes en- 
core existants ou déjà publiés avec les nombreux manuscrits 
épigraphiques épars dans toutes les bibliothèques de l'Europe, 
à la condition, toutefois, d'avoir étudié avec le plus grand soin 
ces manuscrits souvent incomplets, tronqués, reliés avec d'au- 



SUR BART. RORGHESI. XV 

son bienveillant appel, j'ai fait à Sainte-Marin de 
nombreux voyages. Chaque année, j'ai passé près 
de ce savant aimable des heures qui m'ont laissé 
de longs souvenirs. Jamais je n'entrais dans la 
maison modeste qu'il habitait, jamais je n'ai pé- 
nétré dans ce cabinet, dont les murs blanchis à 
la chaux avaient pour unique ornement les livres 
ou les manuscrits du maître, sans admirer ce 



très pièces ; d'avoir appelé la diplomatique à Taide de l'épigra- 
phie, d'avoir déterminé le nom de l'auteur et la date de son 
œuvre; de telle sorte que l'exactitude et la fidélité de chaque 
texte aient pour répondant non plus un anonyme , mais un de 
ces ardents pioimiers qui, lors du réveil des lettres aux quinzième 
et seizième siècles, se sont fait connaître par leur zèle à recueillir 
toutes les épaves du grand naufrage de la civilisation romaiue. 
Après la classification par ordre géographique, il restait encore 
un point important sur lequel l'Académie de Berlin s'est confor- 
mée au programme du projet élaboré par la commission fran- 
çaise. Les inscriptions antérieures à Auguste, inscriptions que 
leur caractère commun d'archaïsme avait désignées pour en 
former une classe à part, en tête de la collection qui devait être 
éditée par la France, serviront également de prodrome au 
Corpus dont la Prusse prépare la publication. MM. Kitschl et 
Mommsen sont chargés de ce travail, où les monuments se 
trouvent reproduits pour la plupart en fac simile. Quant aux 
inscriptions chrétiennes de Rome, dont les fouilles, dirigées avec 
tant d'habileté par M. De Rossi dans les catacombes, augmentent 
incessamment le nombre, elles sont publiées par cet habile épi- 
graphiste, sous les auspices du gouvernement pontifical. Le pre- 
mier volume vient d'être achevé et va paraître. 



XVI NOTICE 

qu'il fallait de force et de fécondité pour ne 
chercher qu'en soi l'élément nécessaire à tant 
de travaux. A cette hauteur de mille mètres, à 
cette distance des grands centres de la Péninsule, 
l'illustre érudit se trouvait placé dans l'isolement 
littéraire le plus absolu. Les habitants de la pe- 
tite république de Saint-Marin étaient tiers de 
lui et se vantaient avec raison de donner asile à 
l'une des gloires de l'Italie ; mais ils ne se sont 
jamais rendu compte, je le crains, des occupa- 
tions de leur hôte : et, en vérité, pourrait-on 
leur en vouloir d'accorder plus d'intérêt à la ré- 
colte des glands ou à celle de la vigne qu'à ce qui 
s'est passé dans la grande république romaine ? 
Peut-être, s'ils eussent été plus savants en théo- 
rie, seraient-ils moins heureux en pratique : 
quand un gouvernement a su durer près de 
quinze siècles, il a bien le droit d'ignorer ce 
qu'ont fait les Gracques, et de s'intéresser mé- 
diocrement au sort des lois agraires. 

M. Borghesi voyait chaque jour se lever le 
soleil, me disait-il, avec la certitude de n'être 
troublé jusqu'à son coucher par aucune visite 
importune. Ce calme a été une compensation 
pour l'échange de pensées ou les encouragements 



SUR BART. BORGHESI. xvn 

qui lui manquaient. Toutes ses heures apparte- 
naient donc à l'étude. Pas d'autre distraction 
possible que la promenade dans un jardin en 
terrasse, d'oii le regard s'étend, il est vrai, sur 
une vue merveilleuse de beauté. Au midi, c'est la 
chaîne des Apennins, dont les sommets arrondis 
se succèdent comme les vagues de la mer et for- 
ment jusqu'à neuf plans différents ; leurs teintes 
s'adoucissent, depuis la lumière éclatante ou la 
profondeur des ombres portées du premier plan 
jusqu'aux nuances d'opale des dernières ondula- 
tions. Au nord, ce sont les plaines de la Romagne ; 
puis l'Adriatique, dont les flots azurés sont en- 
cadrés par la sombre verdure de la FignetUy im- 
mense forêt de pins à tête ronde qui croît le long 
de la mer dans le delta du Pô, et qui fournissait 
à la flotte de Ravenne, dès le temps d'Auguste, 
les bois nécessaires aux constructions navales. Ce 
torrent, qui baigne le pied de la montagne, c'est 
la Marecchia dont l'embouchure forme le port 
de Rimini, et le pont romain qui réunit ses deux 
rives sépare la Flaminienne de l'Emilie ; ce ru- 
ban argenté, qui se déroule plus loin, c'est le 
Rubicon. Là commença l'empire, et les hautes 
tours de Ravenne nous montrent où il a fini. 

MARC-AURiLE. B 



XTiU NOTICE 

Ombriens, Étrusques, Gaulois, Romains, ont 
combattu pour la possession de ces plaines fer- 
tiles. Voilà les montagnes du Picénum et celles 
de la Toscane ; voilà la vallée du Métaure, où la 
défaite des Carthaginois sauva l'Italie : on ne vit 
pas seul au milieu de tous ces souvenirs. 

Rentré dans le cabinet, où il a passé tant d'an-^ 
nées laborieuses, M. Borghesi s'y trouvait en- 
touré d'autres souvenirs qui lui rappelaient plus 
vivement encore le peuple dominateur dont nos 
lois, nos coutumes, nos langues, gardent des tra- 
ces si profondes. Ce vieux meuble aux ais dé jetés, 
qui semblait un bahut de campagne, renfermait 
la plus précieuse collection de médailles, et sur- 
tout de médailles romaines, qu'ait pu former un 
particulier. Ces tables en bois blanc étaient char- 
gées des lourds cahiers in-folio où se trouvaient 
transcrites de sa main toutes les inscriptions con- 
sulaires : immense dépôt de documents histori- 
ques, dont on apprécie la valeur quand on se re- 
porte au nombre infini de consuls substitués qui, 
pendant si longtemps, n'ont pas eu de rang dans 
les fastes. 

Ces armoires en sapin contenaient la série des 
commentaires, c'est-à-dire le travail herculéen à 



SUR BART. BORGHESI. xix 

Taide duquel chaque consul, dans le silence com- 
plet de Thistoire, est venu prendre sa place de 
par l'autorité du maître, autorité qui lui donne 
à cette place des droits aussi certains que ceux 
qu'il a reçus, sous l'empire, de la volonté d'un Cé- 
sar. Des notes volantes, réunies en paquet et re- 
tenues par un fil, portaient le nom de chaque 
province. Les légats d'Auguste, prétoriens ou 
consulaires, les proconsuls, les préfets, les pro- 
curateurs, etc., s'y succèdent selon l'ordre des 
temps et des lieux. On y trouvera le tableau des 
grandes charges de l'Etat, le bilan des person- 
nages auxquels les empereurs avaient confié la 
tâche de maintenir l'unité dans des régions si 
variées de mœurs ou de climats. Les dépouille- 
ments et les recherches nécessaires à de tels clas- 
sements initièrent de bonne heure l'éminent épi- 
graphiste à la connaissance la plus entière des 
grandes familles de Rome, à ce point qu'il savait 
sur l'antiquité romaine ce que l'antiquité n'avait 
pas toujours su elle-même. On se rappelle encore 
aujourd'hui ce comte de Saint-Germain qui, à 
l'aide d'une mémoire imperturbable et d'une 
immense lecture, s'amusait à tromper la crédu- 
lité des Parisiens, au dix-huitième siècle, et se 



B. 



XX NOTICE 

faisait passer auprès des esprits faibles pour Tun 
des convives des noces de Cana. Si le comte Bor- 
ghesi eût aussi voulu traiter en amis les grands 
personnages de l'empire, raconter leur généalo- 
gie, citer leurs alliances ou les diverses péripé- 
ties de leur carrière, ce n'est pas seulement un 
public crédule qui eût applaudi : les érudits se 
seraient demandé s'il était possible de connaître 
ainsi la cour de Rome sans avoir été le contem- 
porain d'Auguste ou de Trajan. Aussi chacun 
recourait à lui. 

Placé si haut dans les rangs de l'érudition, 
M. Borghesi aimait le talent et le succès des au- 
tres. Il se plaisait à préparer ces succès par d'in- 
génieux conseils, à les reconnaître par des éloges 
donnés avec joie. Dans les nombreux cartons dé- 
posés sur les rayons de sa bibliothèque on trou- 
vera, signé par tous les épigraphistes sans excep- 
tion, l'aveu de l'importance qu'ils attachaient à 
son jugement. Se découvrait-il, en Europe, une 
inscription consulaire de date incertaine , le dé- 
couvreur pensait tout d'abord à la soumettre au 
solitaire de Saint-Marin. Il était sûr de recevoir en 
échange de gracieux remercîments accompagnés 
d'un traité complet, oii la solution de la question 



SUR BART. BORGHESI. xxi 

en litige se trouvait appuyée sur les plus solides 
arguments. Ses moindres lettres étaient de vérita- 
bles mémoires. Que de travaux, publiés sous 
d'autres noms que le sien, sont enrichis des tré- 
sors de cette doctrine dont les sources demeu- 
raient si libéralemenl accessibles à quiconque 
voulait y puiser ! 

Son active correspondance n'était pas perdue, 
sans doute, pour l'œuvre à laquelle il avait 
consacré sa vie. Elle le tenait au courant des 
nouveautés épigraphiques, et d'ailleurs les fas- 
tes consulaires en faisaient le sujet principal. 
Cependant bien d'autres questions lui étaient 
soumises : il répondait à toutes, et tant de ré- 
ponses lui coûtaient de longues heures qu'il re- 
trouvait par son assiduité de chaque jour. Depuis 
quelques années l'âge avait appesanti ses pas, et, 
comme les pentes rapides du rocher de Saint- 
Marin s'opposent à la circulation des voitures, il 
ne sortait presque plus de son cabinet. Là, par 
les froids les plus intenses qui, à cette hauteur et 
pendant des mois entiers, couvrent la ville d'un 
blanc linceul, il travaillait sans feu. Si la tempé- 
rature devenait par trop rigoureuse, on posait sur 
sa table un scaldinoy petit vase en terre cuite où 



NOTICE 

se consument lentement quelques charbons ca- 
chés sous la cendre. Il en approchait ses doi^ 
engourdis, puis se reprenait à écrire. Les infir- 
mités de la vieillesse, jointes aux épreuves d'une 
rude saison, le retenaient-elles dans son lit, il y 
continuait son travail. Plein d'hospitalité pour 
ses amis, pour lui-même il était plus qu'indiffé- 
rent à toute espèce de bien-être matériel. On 
peut dire qu'il ne vivait que dans le passé. Plus 
d'une fois j'ai dû me rendre à Saint-Marin au 
milieu des rigueurs de l'hiver, apportant aux 
doctes entretiens de mon hôte double manteau et 
toute l'attention dont je me sentais capable. 
Quelles soirées bien remplies que celles qui s'é- 
coulaient à la lueur de cette lampe à forme anti- 
que, léguée par la vieille Rome à l'Italie mo- 
derne, et dont les rayons éclairaient bien juste 
la place où se trouvaient nos papiers ou nos li- 
vres! J'avais souvent pour compagnon dans ces 
intéressantes visites le disciple bien-aimé du 
maître, M. Rocchi, professeur d'archéologie à 
l'université de Bologne (i). Tous deux nous nous 



(1) Lorsque le projet de publier un recueil complet des ins- 
criptions latines de Tantiquité fut formé en France, M. Fran- 



SUR BART. BORGHESI. xxiu 

empressions de montrer notre butin, d'exposer 
nos doutes, de faire à Tenvi des questions dont 
nous écoutions les réponses avec la pieuse con- 
fiance d'un vieux Romain consultant l'oracle. 
Quelquefois cependant, et pour exciter encore 
davantage cet esprit toujours prêt, cette mé- 
moire toujours sûre, nous hasardions un peu de 
controverse ; elle était acceptée avec la plus ai- 
mable indulgence, et nous ne demandions pas 
mieux d'ailleurs que d'être bientôt convaincus. 
Un soir, entre autres, on parla de l'érudition alle- 
mande. M. Borghesi l'avait en haute estime. Il 
rendait pleine justice à l'ingénieuse critique des 
savants d'outre-Rhin, à leurs belles éditions des 
classiques, à leurs doctes commentaires ; il avait 
eu pour amis et pour élèves Kellermann, puis 
Mommsen et Henzen, ces habiles épigraphistes 
auxquels nous devrons bientôt le recueil des ins- 



cesco Rocchi voulut bien se charger de rassembler, de revoir et 
de préparer pour l'impression les inscriptions d'Urbino, de Ra- 
venne, d'Iraola, de Faenza, de Forli, de Bertinoro, de Cosercoli, 
de Césenne, de Sarsina. Ces dernières furent publiées dans la 
Revue de philologie (Paris, 4847, t. II), avec un docte commen- 
taire du savant collecteur, qui apporte chaque jour, dans son 
enseignement , à Bologne, les excellentes traditions du maître 
dont il était le compatriote et Tami. 



XXIV NOTICE 

criptions latines; mais il s'effrayait de la har- 
diesse des systèmes historiques adoptes en Alle- 
magne. Son esprit, accoutumé aux déductions 

logiques de l'épigraphie, n'acceptait qu'avec 
peine ces grands bouleversements où il est plus 
facile de faire place nette que de construire un 
nouvel édifice en remplacement de celui qui s'é- 
croule. Niebuhr fut mis en cause, et je fis, peut- 
être à dessein, un éloge quelque peu outré de 
ses audacieuses hypothèses : « Monsieur, me dit 
Borghesi, bondissant avec une ardeur juvénile et 
me saluant profondément en soulevant le bonnet 
grec dont il se couvrait la tête, trouvez-vous 
donc si facile à croire qu'un Allemand du dix- 
neuvième siècle en sache plus sur l'histoire de la 
république romaine que Denys d'Halicarnasse, 
écrivant sous le règne du prince qui la supprima? 
Libre à vous ; quant à moi, permettez que j'en 
doute fort. — Eh ! cher maître , lui répondis- 
je en le saluant à mon tour, comment ne pas 
croire aux miracles quand on a le bonheur d'en- 
tendre chaque jour celui qui, du haut de son 
rocher, corrige tant d'erreurs jusque dans les 
fastes de Tite-Live ? » 

C'est dans ces entretiens, où la passion de 



SUR BART. BORGHESI. KV 

M. Borghesi pour l'antiquité s'élevait jusqu'à 
l'éloquence, sous la double inspiration de la 
science et du goût, que je conçus le désir de pu- 
blier une histoire de l'empire romain appuyée 
sur les monuments épigraphiques. D'abord je 
la voulais complète : une époque ne me suffisait 
pas. Mais le maître calma mon zèle : « Vous avez 
« à choisir dans un vaste sujet, me dit- il ; il reste 
<c à dire sur l'histoire de l'empire bien des choses 
a que l'on croit savoir et qu'on ignore. Le jeu 
a des institutions politiques , sociales ou reli- 
ce gieuses, leurs modifications selon les temps et 
<c les lieux, le développement du droit , la con- 
cc centration des pouvoirs civils et militaires dans 
<c la main des mêmes agents, puis leur sépara- 
« tion, le nivellement impérial, tout cela em- 
(c brasse le monde. Sachez vous borner sous peine 
<c de vous perdre dans l'immensité de vos recher- 
<c ches. J'ai eu moi-même l'aspiration ambitieuse 
<c de tout connaître chez le peuple dont le génie 
<c avait absorbé l'univers. Encouragé dès l'enfance 
ce à l'étude de la numismatique par l'exemple de 
a mon père, formé à l'épigraphie par les leçons 
« de Gaetano Marini, je voulais réunir tout ce 
ce que ces deux branches de l'archéologie peuvent 



MVI >UTICE 

« produire, je voulais, en reconstruisant par leur 
« secours les fastes de l'empire, y joindre This- 
cc toire de l'administration, celle des familles, 
ce étudier la législation, l'armée, le sacerdoce, la 
a vie privée, expliquer le monde moral par Tao- 
oc tion de la loi, la loi par les mœui's, les mœurs 
oc par la conquête, reconnaître l'influence des ra- 
« ces ou des climats. C'était une tâche trop rude 
oc pour un seul homme obligé d'affiner lui- 
« même les instruments dont il devait se servir, 
oc Pendant vingt années j'ai parcouru l'Italie, vi- 
sitant ses musées, compulsant ses bibliothè- 
oc ques. J'avais promptement reconnu dans quel 
oc état désespéré nous sont parvenues la plupart 
a des inscriptions antiques. L'ignorance, l'incu- 
oc rie, la fraude en ont altéré un grand nombre. 
oc II a fallu revoir les marbres, comparer les nia- 
cc nuscrits, démasquer les faussaires. Aucuns 
ce monuments peut-être n'avaient été plus auda- 
ce cieusement défigurés que les inscriptions con- 
« sulaires, qui devaient former la base de mon 
oc travail. Retiré depuis trente ans à Saint-Marin, 
« j'y fais l'inventaire et la description de mes 
ce conquêtes. Maintenant les matériaux sont dis- 
« posés par ordre ; peu à peu la lumière se fait 



SUK BAKT. BOKGHESl. XXVli 

« dans ce chaos ; des lacunes sont comblées cha- 
ce que jour ; mais le temps s'écoule et la vieillesse 
c( est venue. J'ai réduit mon plan : je me borne 
(c aux fastes consulaires, et cependant, si je laisse 
« après moi une œuvre bonne, neuve, conscien- 
« cieuse, où je n'ai jamais risqué un second pas 
« sans m'assurer qu'en faisant le premier je m'étais 
« établi sur un terrain solide, cette œuvre ne sera 
« pas complète, et elle aura consumé ma vie(i). 



(1) M. Borghesi est mort le 16 avril dernier, dans sa quatre- 
vingtième année. A peine si j'avais pu constater, pendant le der- 
nier séjour que j*ai fait à Saint-Marin, quelque hésitation dans 
cette sûreté de mémoire, qui faisait Tétonnement de tous ses 
amis. Quant à Tintelligence, elle était demeurée parfaite. Je lui 
avais apporté^ pour les soumettre à sa révision^ les inscriptions 
anciennes de la Grande-Bretagne^ que j'avais rassemblées en 
Angleterre et en Ecosse. Cette révision l'intéressait, car il 
avait trouvé, parmi ces monuments épigraphiques, quelques 
légats qui lui étaient inconnus. Or^ la législation de la Bre- 
tagne étant consulaire, c^est-à-dire ne pouvant être exercée 
que par des personnages ayant déjà exercé le consulat^ les 
nouveaux consuls devaient prendre rang dans les fastes, et 
j'eus de nouveau Toccasion d'admirer avec quelle sûreté de 
critique il savait profiter des moindres indices pour assigner une 
date à ces hauts fonctionnaires oubliés par Fhistoire. Rappelé à 
ma campagne, près de Rimini^ pour quelques affaires, je devais 
revenir à Saint-Marin vers la moitié de janvier 1859, lorsque je 
reçus du neveu de M. Borghesi la triste nouvelle que son oncle 
venait d'être atteint d'une attaque d'apoplexie qui mettait sa vie 
dans le plus grand danger. Il me fallut, quelques jours après^ 
partir pour Rome, non pas sans avoir appris^ toutefois, que le 



XXVIII NOTICE 

a Choisissez un filon dans cette mine inépuisable 
<( qu'on appelle Thistoire de l'empire romain et 
ce qui est, par le fait, l'histoire du monde. Ainsi, 
a par exemple, vous voulez faire de l'épigraphie 
« la base de votre travail : ne vous occupez pas 
ce des débuts de l'empire. Les inscriptions sont 
ce encore rares sous Auguste, et, malgré toutes nos 
ce pertes, les historiens ne nous font pas absolu- 
ce ment défaut pour cette admirable époque. 
« Pourquoi parler des temps de Tibère et de Né- 
ce ron après Tacite.^ Dans son éloquente conci- 



danger s'était éloigné. M. Borghesi s'était rétabli pour €[uelques 
mois de cette rude atteinte. Il a repris ses travaux, il a écrit à 
ses amis, leur offrant comme toujours le tribut de sa science et 
de ses parfaits conseils. Cependant son écriture était plus trem- 
blée, ses lettres plus courtes, ses réponses plus tardives. Il 
éprouvait le sentiment d^un affaiblissement général du corps, 
bien que ses idées fussent aussi fraîches que dans la jeunesse. 
Jusqu'au dernier moment il a conservé la passion de ses chères 
études. Il lisait dans son lit, où le retenait une légère opération 
surmontée sans accident, lorsqu'il fut pris d^un accès de toux 
convulsive pendant lequel il expira, frappé probablement 
d'une nouvelle attaque d'apoplexie. Il est du plus haut intérêt 
pour le monde savant que l'œuvre à laquelle le comte Borghesi 
a consacré sa longue carrière, si laborieusement remplie, soit 
promptement publiée. Elle sera pour l'histoire romaine une véri- 
table transformation, et la réputation de l'illustre archéologue 
ne peut que grandir encore quand on connaîtra mieux le magni- 
fique héritage scientifique qu'il laisse après lui. 



SUR BART. BORGHESI. xxix 

« sion il n'a rien oublié, et votre Montesquieu a 
« dit de lui : Il abrégeait tout parce qu'il voyait 
« tout. Mais, avec la fin du premier siècle de notre 
(c ère, à la mort de Domitien, tous les documents 
« historiques nous manquent à la fois. Nous 
a n'avons plus Tacite ; nous n'avons plus même 
<c Suétone. Nerva , Trajan , Adrien , Antonin, 
ce Marc-Aurèle, ont à peine des biographes sans 
a talent, sans critique , sans méthode , abrévia- 
« teurs d'écrivains moins incomplets dont les tra- 
<c vaux sont perdus pour nous. Les monuments 
« épigraphiques abondent au contraire. Il sem- 
« ble que chacun ait prévu le naufrage qui de- 
« vait engloutir les livres écrits à cette époque, et 
ce se soit empressé de faire graver sur le marbre 
« ou sur le bronze ses titres à l'attention de la 
ce postérité. » 

J'ai suivi les conseils que me donnait M. le 
comte Borghesi : j'en avais tout d'abord compris 
la justesse. On n'a pas habité longtemps l'Italie 
et appris à reconnaître Tâge de ses ruines véné- 
rables sans avoir été frappé du grand nombre 
de monuments qui rappellent, sur ce sol privilé- 
gié, le second siècle de notre ère. Avec lui, l'or- 
dre s'était rétabli dans l'empire. Les arts, ami 



NOTICE 

de la paix, se retrempèrent au contact du génie 
de la Grèce. De toutes parts on voit leur em- 
preinte, et, à défaut d'historiens, ces nobles ves- 
tiges nous racontent en partie la vie des Anto- 
nins. Trop peu connue, cette grande époque est 
celle d'une organisation apparente et d'une lutte 
cachée. T/organisation amena l'unité entre toutes 
les provinces du vaste empire des Césars; la 
lutte se prépara chaque jour plus ardente entre 
l'ancienne civilisation et la loi nouvelle. La phi- 
losophie parlait alors aux hommes le langage le 
plus élevé dont elle ait jamais emprunté les ac- 
cents ; elle cherchait à remplacer le vieux poly- 
théisme qui faisait encore le fond de la société 
romaine. Il était bien usé ; mais, s'il n'avait plus 
d'autorité, il avait toujours des séductions. Le 
peuple se laissait charmer par ses fêtes licencieu- 
ses, et quelques esprits moins futiles caressaient 
dans ces ingénieux mensonges les souvenirs d'une 
tradition qui se rattachait à un passé glorieux. 
Tandis que les empereurs, éclairés par la pure 
morale du stoïcisme d'Épictète, déploraient les 
erreurs d'un culte qu'il leur fallait professer pu- 
bliquement sans y croire, le christianisme persé- 
cuté se répandait avec rapidité dans le monde 



SUR BART. BORGHESI. 

romain. Plus que toute autre cause, l'unité de 
l'empire favorisa la diffusion de la loi du Christ, 
et servit à l'accomplissement des voies de la Pro- 
vidence. Bossuet, avec toute la hauteur de sa 
raison et l'autorité de son génie, a trop bien dé- 
montré cette grande vérité pour qu'elle ait dé- 
sormais besoin de preuves nouvelles. Cependant 
il ne saurait être indifférent de la voir confirmée 
par l'examen des monuments ; de pénétrer dans 
les détails d'une administration qui, croyant con- 
jurer un danger, l'appelait en rapportant tout à 
elle ; d'étudier sur des documents contemporains 
les ressorts cachés à l'aide desquels l'empire mar- 
chait vers cette unité providentielle. 

Là commence la tâche de l'épigraphie, et ses 
modestes recherches ont, sous ce rapport, une 
véritable utilité. Depuis plusieurs années je ras- 
semble des matériaux et j'espère publier bientôt 
la première partie de mon travail, comprenant 
les règnes de Nerva et de Trajan. Aujourd'hui 
une circonstance particulière m'a fait devancer 
l'ordre des temps, et j'ai dû écrire quelques pa- 
ges sur Marc-Aurèle. Il mérite mieux qu'un 
essai ; j'aurai hâte d'y revenir. « Rien n'est capa- 
ble de faire oublier le premier Antonin, dit 



*^* 



xxxn NOTICE SUR BART. BORGHESI. 

Montesquieu, que Marc-Aurèle qu'il adopta. On 
sent en soi-même un plaisir secret quand on 
parle de cet empereur ; on ne peut lire sa vie sans 
ime espèce d'attendrissement : tel est l'effet 
qu'elle produit, qu'on a meilleure opinion de 
soi-même parce qu'on a meilleure opinion des 
hommes. » 




ESSAI 



SUR 



MARC-AURÈLE 



La statue équestre de Marc-Aurèle domine encore, 
du haut du Capitole, la Rome des anciens jours. De 
tant de statues en bronze élevées , dans l'antiquité , 
à la mémoire des empereurs , c'est la seule qui ait 
été épargnée par l'action destructive des siècles ou par 
Tavidité des hommes plus destructive encore. Cette 
exception était bien due au meilleur et au plus glo- 
rieux des Antonins. Avec lui, ainsi qu'on Ta dit, la 
philosophie s'était assise sur le trône, philosophie ac- 
tive , efGcace , dirigeant vers le bien de l'humanité 
les forces redoutables que mettait alors aux mains 
d'un seul homme le titre d'empereur des Romains. 

MARC-AURÉLB. 1 



2 ESSAI 

Malheureusement 9 si le bronze et le marbre nous ont 
conservé l'image d*un prince que la reconnaissance pu- 
blique avait placé parmi les dieux pénates et que chacun 
voulait posséder dans sa maison (i), ses actes nous 
sont aussi peu connus que ses traits nous sont familiers. 
Un règne de vingt années, glorieux pour l'empire, 
heureux pour les peuples, n'a pas trouvé d'historiens 
dignes de lui. La sèche biographie de Jules Capitolin, 
l'extrait de Dion Cassius par Xiphilin , quelques pages 
d'Hérodién, d'Aurélius Victor ou d'Eutrope, et les 
bas-reliefs de la oolonne Antonine, voilà ce qui nous 
reste sur les événements extérieurs. Quant à l'homme, 
il s'est fait pleinement connaître en nous laissant, dans 
ses œuvres morales, un des plus beaux livres de l'an- 
tiquité païenne. Voyons s'il nous sera possible d'em- 
prunter aux monuments contemporains, aux inscrip- 
tions surtout, quelques détails ignorés sur les institutions 



(1) On traitait de sacrilège, dit Jules Capitolin, quiconque n'avait 
pas chez soi l'effigie de Marc-Aurèle; aujourd'hui même, ajoute ce 
chroniqueur qui écrivait sous Dioclélien, on trouve dans beaucoup de 
maisons d' s statues de Marc-Aurèle à côté de celles des dieux pénates 
{Fie de Marc-Aurèle, c. xviii). Alors même que ce prince n'était en- 
core que César, l'enthousiasme qu'il inspirait multipliait ses portraits à 
l'usage du peuple : « Tu sais, lui écrit Fronton, que, sur toutes les 
tables des changeurs, dans toutes les boutiques, dans toutes les taver- 
nes, dans tous les vestibules, à tous les auvents, à toutes les fenêtres, 
partout enfin, on voit exposées tes images, la plupart, à la vérité, mal 
peintes ou grossièrement sculptées. Eh bien! chaque fois que je ren- 
contre sur mon chemin un de ces portraits si peu ressemblants, ma 
bouche s'entr'ouvre pour t'envoyer un baiser. » (Lettres de Marc- 
Aurèle et de Fronton^ éd. Cassan, 1. 1, p. 265.) 



SUR MAR&AURÈLE. 8 

d'un souverain , dont le nom rappelle Tépoque la plus 
heureuse pour l'humanité pendant la longue durée de 
l'empire. 

Issu d'une famille qui avait été établie longtemps dans 
la Bétique, MaroAurèle eut pour père Annius Vérus, et 
pour mère Domitia Lucilla, à laquelle on donne à tort le 
nom de Calvilla, ainsi que Borghesi l'a établi par des 
preuves incontestables empruntées à Tépigraphie (1). 



(i) L'exactitude des noms, quand il s'agit de personnage^ historiques, 
a une véritable importance^ et^ sous ce rapport^ l'épigraphie a corrigé 
bien des textes fautifs. Malheureusement ces corrections, consignées 
pour la plupart dans des mémoires isolés ou dans des recueils spéciaux, 
arrivent tard à la connaissance du public. C'est ainsi que les travaux 
les plus récents publiés en France sur Marc-Aurèle continuent à 
lui donner pour mère Domitia Galvilla^ bien que depuis longues 
années cette erreur du texte de Gapitolin ait été signalée en Italie par 
le savant épigraphiste de Saint-Marin^ M. Borghesi. En effet, un grand 
nombre d'empreintes de briques, tuiles ou autres objets en terre cuite, 
qui portent toutes le nom de Domitia Lucilla, femme de Férus, ont 
été reconnues comme appartenant à la mère de Marc-Aurèle, femme 
de Publius Annius Férus, et sur les propriétés de laquelle existaient 
plusieurs briqueteries ou fours à poteries dont de nombreux produits 
sont parvenus jusqu'à nous. Non-seulement sur toutes ces inscriptions 
on ne lit jamais que les noms de Domitia Lucilla, mais ces mêmes 
noms lui sont donnés par Spartien dans la vie de Didius Julianus 
(ehap. i), et par son fils Marc-Aurèle lui-même dans ses Pensées 
(1. vni, c. 25). Gapitolin, dans un des passages où il en parle, l'appelle 
aussi Domitia LucUla; mais, comme au commencement de la vie 
de Marc-Aurèle il dit que la mère de ce prince s'appelait Domitia 
CalviUa, ajoutant qu'elle était fille de Calvisius qui avait été deux 
fois consul, on s'est obstmé à préférer ce seul témoignage à tant 
d'autres qui ont d'autant plus de valeur que la plupart d'entre eux, 
c'est-ènlire les monuments épigraphiques, sont contemporains et di- 

i. 



4 ESSAI 

Le futur empereur, (ils d'un simple particulier, naquit à 
Rome, dans la villa que possédait sa famille sur le mont 
Cœlius, le sixième jour avant les kalendes de mai, sous 
le consulat d'Augur et d'Annius Vérus, son grand-père, 
c'est-à-dire en Tan de Rome 874 [26 avril de Tannée 
121 de notre ère], ainsi que nous l'apprennent non-seu- 
lement Capitolin, mais l'inscription donnée par Marini 



réels, n'ayant pas subi l'épreuve toujours dangereuse qui consiste 
à passer par les mains d'un copiste souvent inexact ou infîdèle. On n'a 
pas réfléchi qu'en tous cas, si elle avait porté le nom de son père, 
elle aurait dû s'appeler Calvisilla, et non pas Calvilla qui serait le 
diminutif féminin de Calvus. Déjà Marini avait dit, dans son livre 
sur les figulines ou terres cuites, livre qui existe en manuscrit à la 
Vaticane : « Je suis entièrement convaincu que le mot Calvilla s'est 
« trouvé écrit dans le livre de Capitolin contre sa volonté et par suite 
a d'une erreur. Il voulait mettre Domitia Lucilla Calvisii fUia, et, 
« entraîné par ce mot Calvisii, le copiste ou lui-même auront écrit 
« Calvilla, Ces sortes d'erreurs dans les noms propres où la conson- 
<f nance du mot suivant influe sur le mot qui précède, sont frè- 
te quentes dans les manuscrits et ont été plus d'une fois relevées par 
« les critiques. » Ajoutons à l'appui de cette opinion du savant épi- 
graphiste qu'il serait contraire à l'usage suivi chez les Romains que la 
mère de Mirc-Aurèle eût eu à la fois les deux noms de Calvilla et 
Lucilla, comme l'ont voulu Eckhel, E.-Q. Visconli et quelques autres, 
attendu que ces noms ont tous deux la forme du gracieux diminutif 
qui ne s'employait que pour celui des noms de la jeune fille dont on 
rappelait de préférence. Ainsi aucun autre exemple ne se retrouve, 
dans toutes les inscriptions de l'antiquité latine, de deux noms de 
cette forme appliqués à la même femme. Si la mère de Marc-Aurèle 
avait eu un troisième nom, elle se serait appelée Domitia Calva Lu- 
cilla, et non pas Domitia Calvilla Lucilla (voy, le Mémoire de 
M.Borghesi intitulé : Figulina di Domizia Lucilla, madré deW im- 
peratore M. Àurelio, 1" vol. du Giornale arcadico, p. 359-369). 



SUR MARC-AURÈLE. 6 

{y4tti de Fratelli Awali^ II, p. 387) et qui porte en 
tête : NATALES CAESARUM. Son père mourut jeune, 
n'étant encore parvenu qu'à la préture, dans cette carrière 
des honneurs que les membres des familles patriciennes 
parcouraient d'une marche progressive et presque tou- 
jours régulière. L'enfant fut adopté par son aïeul deux 
fois consulaire. Bientôt il plut à l'empereur Adrien, à la 
famille duquel il était allié et qui admirait son bon naturel, 
sa docilité, son extrême franchise : aussi le prince, par 
une aimable plaisanterie, Tappelait-il non pas Vérus, 
mais Verissinms^ et nous voyons que, fier d'un nom qui 
convenait si bien à sa loyauté, Marc-Aurèle le prit quel- 
quefois sur ses médailles (1). A six ans le jeune Annius 
fut inscrit dans l'ordre des chevaliers, et deux ans plus tard 
dans le collège des prêtres saliens (2). Sa nomination à 



(1) Voy. la médaille citée par Vaillant, num. graec, p. 58, où on 
lit autour de la tête de Marc-Aurèle BHPICCIMOC.KAICAP. S. Justin 
adresse son apologie du christianisme à Tempereur Antonin et à son 
fils Vérissimus le philosophe, oùy,piaaij>.« uîô) (^iXcaocpw. 

(2) « A huit ans, le*jeune Vérus, qu'Adrien appelait Vérissimus, dit 
a J. Capitolin, fut appelé à faire partie du collège des saliens. 11 eut à 
« cette occasion un présage de son futur avènement à Tempire. Le 
« jour où les prêtres du collège jetaient, selon la coutume, des fleurs 
« sur le lit sacré où reposait la statue de Mars, tandis que les couronnes 
« tombaient çà et là, celle du jeune Vérus fut la seule qui alla se po- 
« ser comme avec la main sur la tête du dieu. 11 fut, pendant son sa- 
« cerdoce, présul ou conducteur des danses, chef des chœurs et magis- 
« ter {prœsuly vates et magister). Il accomplit souvent les cérémonies 
tt d'inauguration et d'exauguration, n'ayant personne pour le guider, 
« car il savait toutes les hymnes par cœur {Fie deMarC'Àurèle,c, iv).» 
Les détails donnés par le chroniqueur latin à l'occasion du sacerdoce 



6 ESâAl 

un sacerdoce, dans un âge si tendre, semble indiquer que 
déjà l'empereur songeait à fonder par l'adoption une dy- 
nastie et prévoyait que le jeune enfant, qui lui devenait 
chaque jour plus cher, serait un digne héritier de Tem- 



de Marc-Aurèle sont précieux , en ce qu'ils nous font mieux connaître 
l'antique institution des saliens^ sur laquelle^ comme sur tant d'autres 
institutions sacerdotales, nous n'avons que des documents incomplets. 
On sait que les saliens palatins, destinés à la garde des boucliers sacrés 
nommés ancilia^ et dont Torigine est généralement attribuée à Numa^ 
bien que d'autres traditions la fassent venir de la Grèce (Festus , sub 
yrooeSalii; Plutarque, Numa, 13; Senrius, jEneid,, n, 325 et vin, 
285), formaient un sacerdoce répandu en Italie depuis une haute an- 
tiquité. Choisis à Rome parmi les patriciens (Denys d'Halic, 1. ii, 
c. 70), ils se recrutèrent toujours dans cette caste privilégiée : « Si 
vous n'aviez plus de patriciens, dit Cicéron dans son discours pro do- 
mo, où trouveriez-vous un roi des sacrifices, des flamines, des saliens 
(Pro domo, § 14) ?» Et Lucain confirme ce fait quand il raconte qu'au 
pied des autels de Numa tombèrent ces boucliers que Télite des jeunes 
Romains agitent au-dessus de leurs tètes patriciennes : Quas lectajvr 
ventus Patricia cervice movet (Phars., ix , 477). Appartenir à ce sa- 
cerdoce fut donc toujours l'apanage des plus hautes classes de la société, 
sous la république comme sous Tempire. Juvénal, voulant stigmatiser 
les fraudes des dames romaines, qui, pour tromper les vœux d'un mari 
et introduire dans une noble maison d'indignea héritiers , allaient re- 
cueillir dans les bas-fonds de la ville des enfants supposés, dit qu'un 
jour on verra ces faux rejetons devenir des prêtres saliens et se parer 
du nom usurpé des Scaurus {Sot., vi, 605). Il est donc naturel que le 
parent d'Adrien, le jeune enfant dont peut-être il préparait déjà les 
hautes destinées, ait été admis dans ce collège aristocratique où l'une 
des conditions de l'admission était aussi la jeunesse, ainsi que nous 
l'apprend Denys d'Halicarnasse (/. c), et que le prouvent quelques ins- 
criptions funéraires, par exemple : M.IVNIVS SILANVS...SALIVS 
VIXIT ANNIS XX (Marini, Fr, arv., p. 86) ; — L . NONIVS QVIN- 
TILIANVS SAUVS PALATINVS VIX^Y ANNw XXIIII [OrelU, 4954). 
Toutefois l'admission de Marc-Aurèle à un âge si tendre, puisqu'il 



SUR MARG-AURÈLE. 7 

pire da monde, Annius Vérus, le grand-père de Marc- 
Aurèle , ne négligeait rien de son côté pour que l'éduca- 
tion la plus complète mtt en relief 1^ dons heureux d^une 
précoce intelligence : « Je rends grâces aux dieux , a 



n'avait que huit ans^ tenait probablement à Taffection de Tempereor, 
dont la volonté était toute-puissante pour les choix à faire dans les 
sacerdoces^ ainsi que le prouve^ en particulier pour le collège des sa- 
liens, l'inscription suivante : MARCO SALONIO || A . TI . CLAVDiO. 
CAESARE II AVGVSTO GERMANIC0||CENS0RE ADLECTO IN||SENA- 
TVM.ET INTER TRIBVNIC10S.RELAT0||AB.E0DEM ADSCITO.INO 
NVMERVM . SALIORVM || SALONl A . MATER || FILIO . PIENTISSIMO || VI- 
VA.FECIT (Henzen, 3« vol. d'Orelli, 6005). Le passage de J. Capi- 
toUn relatif au sacerdoce de Marc-Aurèle nous fait encore connaître 
quelle était la hiérarchie des grades chez les ministres du culte des sa- 
liens. Le présul était à la tête du collège : Salios Martis sacerdotes, dit 
Aurel. Victor (De f^ /., 3, 4), quorum primus prœsul vocatur. Qu'il 
fut aussi le chef des danses sacrées^ le nom l'indique et Festus le con- 
firme : Redantruare dicitur insaliorum exultationibus quumprxsul 
amptruavUy quod est^ motus edidit, ei referuntur invicem idem 
mottis {suh Yoce redantruare). Le vates était probablement chargé 
d'exécuter ces anciens chants saliens à peine compris des prêtres qui 
les répétaient : Saliorum carmina vix sacerdotibus suis satîs intel- 
lecta, dit Quintilien (l. i, 6, 40), toute cette liturgie oii les dieux étaient 
célébrés : In deos singulos versus facti a nominibus eorum appel- 
labantur ut Januli, Junonii^ Minervii (Festus, sub voce Axamenta), 
Toutefois, à ces vers antiques consacrés aux divinités du vieil Olympe, 
on ajoutait sans doute de temps en temps de nouvelles strophes, puis- 
que les empereurs ou les membres de leur famille voulaient être chan- 
tés par les saliens à Tégal des immortels. Dion Gassius nous l'apprend 
pour Auguste (1. li, c. 20), et nous en trouvons la confirmation sur le 
monument d'Ancyre : Nomxnque meum fncfVSVM EST IN SALIARE 
CARMEN (voy. Marini, Fr. arv., p. 596 et 597). Tacite nous apprend 
que le même honneur fut accordé à Germanicus : Ut nomen ejus sa- 
liari carminé caneretur (Ann,, ii, 83), et le fragment d'un sénatus- 
consulte gravé sur bronze, relatif aux honneurs à rendre à Drusus, 



8 ESSAI 

dit plus tard Marc-Aurèle, d'avoir eu de si bons pareuts. 
J'ai dû à leur tendre sollicitude l'avantage d'avoir reçu, 
dans le sein de la famille et sans fréquenter les écoles 
publiques, les leçons d'excellents maîtres. Ils m'appri- 



fils de Tibère, contient d'après les restaurations de M. Borghesi les 
deux lignes suivantes : VTIQVE OMNIBVS sacris carminibus Drusi\\ 
CAESARIS NOMINA ^ecitentur (Bull, de Vlnst. archéoL, 1831, 137- 
138). Enfin Marc-Aurèle lui-même , lorsqu'il eut perdu son jeune fils 
Annius Vérus, voulut que son nom fût inséré dans les hymnes des sa- 
liens : Jussit ut saliari carmini nomen ejus insei'eretur (J. Capit. 
M. Anton. y c. 21). Les rues de Rome retentissaient de ces chants offi- 
ciels dans les fêtes de Mars, pendant le mois qui porte ce nom (voy. le 
Kalendar. prœnest. au 1" mars et au 19 du même mois : FACIVNT 
IN COMITIO SALTV5 salii adstantibus powTlFlCIBVS ET TRIBVNO 
CELERVM; Orelli, t. II, p. 386), alors que les saUens, partis de leur 
sacrarium sur le Palatin, parcouraient la ville, chantant, dansant, 
frappant sur les boucliers sacrés, puis se reposant à ces stations dont 
parle une inscription trouvée parmi les ruines du temple de Mars ven- 
geur, au forum d'Auguste, inscription donnée par d'anciens collec- 
teurs, mais nouvellement corrigée sur le marbre par M. Melchiorri 
(Bull.de rinsLarchéoL, 1842,p. 144) : MANSIONES.SALIORVM.PA- 
LAT1N0||RVM. A. VETERIBVS.OB. ARMORVM. AN || NALIVM.CVSTO- 
DIAM . CONSTITVTAS . LONGA |1 AETATE . NEGLECTAS . PECVNIA . 
SVA II REPARAVERVNT PONTIFICES VESTAE|1V.V.C.G.PR0 MA- 
GISTERIO.PLOTII . ACILUULVCILII . VITRASU. PRAETEXTATl.V.C. 
M. Borghesi a supposé que ce monument pouvait appartenir à la fin du 
quatrième siècle : ainsi l'institution des saliens se serait maintenue jus- 
que-là, à travers les changements qu'avait subis l'empire. Il est vrai que 
les lieux consacrés à leur culte avaient été bien négligés : Mansiones 
longa aetate neglectas, dit l'inscription. A l'époque de l'empire, les 
salii palatini paraissent avoir joint à leurs attributions primitives un 
culte tout particulier de la maison impériale, et lui avoir emprunté un 
nom nouveau. Marini a publié (Fr. arv., p. 166) un fragment de 
fastes sacerdotaux que M. Borghesi, après les avoir comparés à d'autres 
inscriptions de la même époque (règnes d'Antonin et de Marc-Aurèle), 



SUR MAKC-AURÈLE. 9 

rent à diriger tous les mouvements de mon âme et à 
éviter tout acte qui n'aurait pas été conforme aux lois 
de la raison {Pensées^ 1. I, 4? ^7)- » 

L'histoire a conservé le nom de ces maîtres, qui com- 
prenaient leur tâche et devinrent plus tard les amis ou 
les conseillers de l'empereur. Fronton, Hérode Atlicus, 
Apollonius de Chalcis, Junius Rusticus, Sextus de 
Chéronée, plusieurs autres, orateurs, philosophes ou 
grammairiens, lui apprirent l'art de la parole et l'initiè- 
rent à cette philosophie stoïcienne que le travail latent 
de la civilisation adoucissait chaque jour et dont plus 
tard le jeune élève devait résumer la plus parfaite expres- 
sion. La correspondance de Fronton avec Marc-Aurèle, 
retrouvée îl y a quelques années par le cardinal Maï 
dans les palimpsestes de la bibliothèque Ambrosienne et 
de la Vaticane, nous a appris sur la jeunesse du prince et 
la marche imprimée à ses études littéraires plus qu'il ne 
nous est donné de connaître sur les années les plus glo- 
rieuses de son règne. Sous l'afféterie du style de cette 
correspondance, défaut d'une époque de décadence, et 
défaut plus saillant encore dans les lettres du professeur, 
on reconnaît dans celles de Marc-Aurèle une grâce bien- 
veillante et la reconnaissance d'un cœur qui s'épanche 



a cru devoir attribuer au collège des saliens. En effet , plusieurs des 
personnages qui y sont indiqués se retrouvent sur d'autres monuments 
contemporains comme salii palatini ou comme appartenant à Vordo 
sacerdotum domus Avgustae palatinœ. Le savant épigraphisle en a 
conclu que ces deux dernières dénominations étaient identiques (voy. 
Bull, iVapo/.,ni, p. 100). 



10 ESSAI 

à chaque ligne en expressions de gratitude pour l'ensei- 
gnement du mattre, ou de sollicitude pour la santé de 
Pami : « Comment veux-tu que j'étudie, lui dit l'ai- 
mable disciple, quand je sais que tu souffres (1. v, 
ep. 19)? j» et ailleurs : a Je t'aime plus que personne ne 
t'aime, plus que tu ne t'aimes toi-même : je ne pourrais 
lutter de tendresse qu'avec ta fille Gratia, et j'ai bien 
peur encore de la vaincre. Ta lettre a été pour moi un 
trésor d'affection, une source jaillissante de bonté, un 
foyer d'amour ; elle a élevé mon âme à un tel degré 
de joie que mes paroles ne suffisent pas à le redire 
(1. u, ep. 5). » Malgré Taffectation de ce langage, on 
aime à voir dans ces lettres, en les parcourant toutes, le 
témoignage d'une profonde affection, dont Texpression 
se trouve malheureusement affaiblie par l' exagéra tioji 
qu'inspiraient alors les habitudes de la littérature, ainsi 
que par les relations de disciple à professeur qui faisaient, 
de ces témoignages d'une sincère sympathie, des espèces 
d'exercices oratoires. 

La jeunesse de Marc-Âurèle se passa dans de sérieuses 
études, que de fréquents voyages à la campagne, à 
Lorium, à Lavinium ou sur les bords du golfe de Naples, 
n'interrompaient jamais coniplétement. A peine si les 
distractions de la chasse ou des vendanges, sous le beau 
ciel de la Campanie, enlevaient quelques heures à la lec- 
ture ou à la composition. Cependant cet heureux climat 
réunit, au dire de Marc-Aurèle, toutes les séductions des 
lieux les plus favorisés. La première moitié de la nuit, 
écrit-il à Fronton, est douce comme une nuit du Lauren- 
tin; au chant du coq, c'est la fraîcheur de Lanuvium; au 



SUR MARG-AURÊLE. U 

lever du soleil, on se croirait dans les hautes forêts de 
TAIgide ; puis peu à peu le ciel s'embrase, on éprouye 
d'abord la douce température de Tusculum ; quand le 
soleil est à son midi, on sent la chaleur de Pouzzoles, 
pour se retrouver enfin vers le soir aussi dispos que sous 
les frais ombrages de Tibur (1) : « Nous allons souvent 
entendre nos faiseurs de panégyriques : ce sont des 
Grecs, il est vrai, mais de merveilleux mortels : croirais- 
tu que moi, qui suis aussi étranger à la littérature 
grecque que le mont Cœlius , qui m'a vu naître , est 
étranger au sol de la Grèce, je ne désespère pas, grâce à 
leurs leçons, d'égaler l'éloquent Théopompe (2) ? — J'ai 
entendu, il y a trois jours, déclamer Polémon. Veux-tu 
savoir ce que j'en pense ? voici ma réponse : Je le com- 
parerais volontiers au cultivateur habile et plein d'expé- 
rience qui ne demande à son champ que du blé et de la 
vigne. Il a sans doute d'heureuses vendanges et d'aboii- 
dantes récoltes; mais on cherche en vain, dans ce do- 
maine, le figuier de Pompéi ou la rose de Tarente : en 
vain on voudrait se reposer à l'ombre d'un platane. 
Tout est utile, rien n'est agréable; il faut louer froide- 
ment ce qui ne saurait charmer. Tu trouveras peut-être 
mon jugement bien téméraire quand il s'agit d'une si 
grande gloire ; mais c'est à toi que j'écris, mon maître, 
et je sais que ma témérité ne te déplaît pas (3). — J'ai 
lu aujourd'hui depuis la septième heure, dit-il encore, et 



(1) L. II, epist. 2. 

(2) Ihid, 

(3) L. 11^ epist. 3. 



12 ESSAI 

j'ai trouvé dix images ou sujets de comparaisons... Je 
passe ici les nuits à étudier : je viens de faire pendant 
ces dernières journées les extraits de soixante livres en 
cinq tomes! Soixante! Mais, quand tu liras parmi tout 
cela du Novius, des Âtellanes, de petits discours de 
Scipion, tu seras moins effrayé du nombre (1). » 

Nous emprunterons encore à cette con*espondance 
une dernière citation, qui prouve qu'au milieu de cette 
vie sérieuse il y avait place quelquefois pour l'entrain 
de la jeunesse, et qui prouve encore que dans l'Italie 
méridionale les routes n'étaient pas beaucoup plus sûres, 
au beau temps des Antonins, qu'elles ne le sont aujour- 
d'hui : « J'étais monté à cheval, dit le prince, et je m'é- 
tais avancé assez loin sur la route. Tout à coup nous 
apercevons au beau milieu du chemin un nombreux 
troupeau de moutons. La place était solitaire : deux ber- 
gers, quatre chiens, rien de plus. L'un des bergers dit à 
l'autre, en apercevant notre cavalcade : Prenons garde, 
ces gens m'ont l'air des plus grands voleurs du monde. 
— J'entends le propos, et, piquant des deux, je me pré- 
cipite sur le troupeau : les brebis effrayées se dispersent 
pèle- mêle en bêlant. Le berger me lance sa houlette ; 
elle va tomber sur le cavalier qui me suit ; nous repar- 
tons au plus vite, et voilà comme le pauvre homme, qui 
croyait perdre son troupeau , ne perdit que sa hou- 
lette (2). » 



(1) L. Il, epist. 9. 

(2) L. Il, epist. 17. 



SUR MARG-AURÈLE. 13 

La rhétorique de Fronton avait une puissante rivale 
dans le cœur de Marc-Aurèle ; c'était la philosophie. Dès 
rage de douze ans, dit Jules Capitolin (1), il avait pris 
le costume de philosophe et en pratiquait toutes les ans* 
térilés. Il étudiait enveloppé du manteau grec, et couchait 
sur la dure. Il fallut les plus grandes instances de sa 
mère pour le décider à mettre quelques peaux sur sa 
couche, et plus d'une fois ce renoncement à toute espèce 
de bien être compromit sa santé, que fatiguait déjà Tar- 
deur de ses études. A Tâge de quinze ans il prit la robe 
virile et fut fiancé à la fille d^^Elius César, alors Théri- 
tier du trône. Peu de temps après, il fut créé préfet de 
Rome pendant les fériés latines, c'est-à-dire qu'en l'ab- 
sence des consuls allant présider aux fêtes du mont 
Albain, il devint le premier magistrat de la ville. Il fit 
briller, dit-on, dans cette haute fonction, comme dans les 
festins qu'il offrit par ordre de l'empereur, une grande 
magnificence. Ainsi s'annonçait, chaque jour, par de 
nouvelles faveurs, la brillante destinée du jeune philo- 
sophe, qui, loin d'ambitionner de nouveaux honneurs, 
semblait se détacher davantage des biens du monde et 
céda à sa sœur tout le patrimoine qui lui venait de son 
père (2). A la mort d'iElius, en Tan de Rome 891 (de 



(1) f^iede Marc-Jntonin, c. 2. 

(2) Lorsque sa mère Domitia Lucilla l'appela au partage, dit J. Ca- 
pitolin, il répondit que les biens de son aïeul lui suffisaient, et il ajouta 
qu'il la laissait libre de disposer en faveur de sa sœur, Annia Cornifî- 
cia, de tout ce qu'elle possédait elle-même ( f^ie de M, Aur, , c iv). 
Marc-Aurèle conserva sa mère encore quelques années; cependant elle 



U ESSAI 

J. C 138), Ântonin fut adopté par Adrien, créé César, 
et associé à la puissance tribunitienne, sous la condi- 
tion d'adopter Marc-Aurèle, alors âgé de dix-sept ans, 
et le jeune Lucius Yérus, fils du César qui venait de mou- 
rir. C'est alors que le prince dont nous écrivons This- 
toire changea le nom de son père, Annius Yéros, contre 
le nom d'Aurélius , qu'il prit en entrant par l'adoption 
dans la famille Aurélia, qui était celle d'Antonin. 

Adrien ne survécut que peu de mois aux dispositions 
qu'il venait de prendre pour assurer à l'empire une ère 
prospère en désignant ainsi les héritiers de son pouvoir. 
Il mourut à Baies, le 10 juillet; et Marc-Aurèle, alors 
questeur, fut choisi par le nouvel empereur pour ètrOy 



mourut avant son avènement à Tempire^ contrairement à Topinion 
émise par Fabretti et quelques autres archéologues, qui ont voulu lui 
attribuer les médailles portant pour légende Lucilla Augusta. Visconti, 
en publiant Tinscrlption métrique consacrée par Hérode Âtticus à sa 
femme Régilla {Iscr, Triopee, opère varie, t. \, p. 284), a remarqué à 
ce sujet que^ l'auteur de l'inscription ayant placé la mère de l'empe- 
reur aux Champs-Elysées parmi les héroïnes et non parmi les déesses^ 
on en pouvait conclure qu'elle n'avait pas porté le titre d'Âugusta, 
et que^ par conséquent^ son fils n'était encore que César lorsqu'elle 
mourut. Les nombreuses empreintes sur briques^ tuiles ou poteries, 
qui portent le nom de Domitia Lucilla cessent en effet de paraître 
après l'an de Rome 908 (de J.-C. 155). Au lieu de trouver sur ces monu- 
ments : T, Clauditts Secundinus ex prœdiis Lucillœ veri^ on y trouve : 
r. Claudius Secundinus ex prœdiis Cœsaris nostri. C'est donc dans 
rintervalle qui s'est écoulé entre l'année 908 et le mois de mars de 
l'année 9il, date de Tavénement de Marc-Aurèle^ que ce prince perdit 
sa mère. Dans tous les cas, elle n'avait pas disposé de tous ses biens 
en faveur de sa fiUe^ puisque son fils eut en partage les propriétés où 
se trouvaient les briqueteries. 




SUR MARC-ÂURÈLE. 15 

malgré sa grande jeunesse^ son collègue dans le consu- 
lat. Il devint dès lors Tassocié de toutes les charges ainsi 
que de toutes les grandeurs du rang suprême. Il eut à 
la fois pouvoir adoainistratif, pouvoir militaire, pouvoir 
religieux; un décret du sénat l'agrégea dans la même 
journée à tous les grands sacerdoces (1). Dès lorscom- 



(1) Pius Marcum in coUegia sacerdotum jttbejUe senatu recepU 
(J. Gapit. vita M. Ant.^ c. vi). On sait avec quel empressement les em- 
pereurs avaient réuni en leur personne toutes les hautes charges de 
la république. Armés de la puissance proconsulaire, delà puissance 
tribunitienne^ de celle des censeurs, qui mettaient entre leurs mains 
l'administration et la justice; imper atores, c'est-à-dire chefs de toutes 
les troupes^ ils avaient jugé le mobile religieux trop puissant pour ne 
pas vouloir en diriger Taction à leur gré. En conséquence^ le prince 
était non-seulement souverain pontife^ mais agrégé à tous les grands 
sacerdoces, h iraaat; rai; wpwouvaiç, d'après le témoignage de Dion 
Gassius (1. Lm, § 17). En effet, une inscription , mal reproduite par 
Muratori, mais corrigée par Henzen, nous montre déjà Auguste RON- 
liYex mjiimus AVGVR XWIR Sam'* Faciundis VII VIR EPULO- 
ISum, c'est-à-dire appartenant aux quatre grands sacerdoces ( voy. 
Orell., 3' vol., p. 60, n° 645, 5). Tibère porte aussi, dans plusieurs mo- 
numents épigrapbiques, les titres de souverain pontife, d'augure, de 
quindecemviTy de septemvir epulonum (voy. Grut. 235, 10; Maffei, 
mus, ver on y 95, 4). Cependant, si les chefs de l'État réunissaient ainsi 
dès l'avènement de l'empire toutes les grandes dignités sacerdotales, 
les princes de la famille impériale se contentèrent tout d'abord d'exer- 
cer un, deux ou trois sacerdoces. Néron fut le premier qui, ayant été 
adopté par Claude et nommé Gésar, fut bientôt après agrégé, par un 
sénatus-consulte, à tous les collèges, ainsi que le prouvent les médailles 
de l'an de Rome 804 (il avait quatorze ans), où on lit SAGERDos 
GOOPTa^tts IN OMN/a GONLegfta SVPRA NVMertim EX ^>enattu 
ConsuUo (Eckhel, D. N. V., t. VI, p. 26i). Dès lors les fils des empe- 
reurs, héritiers présomptifs du pouvoir, participèrent à tous les hon- 
neurs qui appartenaient à la religion de TEtat. Nous voyons Domhien 



16 ESSAI 

mença la vie d'abnégation et de philosophie pratique qu'il 
devait mener pendant ces quarante années, qui sont, dans 
les tristes annales de l'empire, ce qu'est l'oasis au milieu 
du désert. Entraîné par un profond amour de l'humanité, 
par la rectitude de son jugement, par sa conscience, il 



désigné, sur une inscription qui date du règne deVespasien^ comme 
prince de la jeunesse et prêtre de tous les collèges^ SACERDOS COL- 
LEGIORUM OMNIUM (Marini, Fr. arv., p. 491). C'est également aux 
collèges des prêtres, in collegia sacerdotum , que Marc-Aurèle fut 
agrégé en 893 (de J.-G.^ 140)^ année de son premier consulat^ d'après 
le témoignage de Capitolin confirmé par les médailles de cette même 
année, portant d'un côté AURELIUS.CAESAR AUG.PII.F.C0S.,et au 
revers les Insignes du culte (Eckhel, t. VII, p. 46). Nous devons faire 
observer, à cette occasion, que la nomination dans les collèges sacer- 
dotaux n'était décidée par Tautorité du sénat, ex senahts consulta, que 
quand il s'agissait d'accorder cet honneur à l'empereur ou au César. 
Les chefs de l'État avaient eu la pudeur de ne pas vouloir se nommer 
eux-mêmes. Pour tout autre personnage, la nomination venait directe- 
ment de l'empereur, qui non-seulement voulait avoir son rang dans 
les hautes congrégations religieuses, mais ne voulait y trouver que des 
collègues de son choix. Si l'action du sénat parait encore sous les pre- 
miers règnes, elle y est subordonnée à la volonté du prince, ainsi que 
nous l'apprennent ces paroles de Tacite : « Tibère fit nommer pontifes par 
le sénat Vitellius, Véranius etServaeus, » Cœsar auctor senatuifuU, 
yUellio atque Feranio et Servœo sacerdotia tribuendi {Ann,, 1. ra, 
49). Dès le règne de Claude, c'est l'empereur qui nomme sans intermé- 
diaire. Une inscription appartenant au collège des Frères Arvales nous 
montre Ti. Claude César Auguste Germanicus nommant directement 
un nouveau membre du collège en remplacement de celui dont la 
mort laisse une place vacante (Marini, Fr. arv., t. XU, etc., p. 84). 
Sous le règne d'Olhon, nous voyons ce prince, d'après Tacite, mettre 
le comble aux honneurs qu'il rendait à des vieillards en les nommant 
augures ou pontifes, et rendre à de jeunes patriciens, à peine arrivés 
de l'exil, les sacerdoces de leurs pères ou de leurs aïeux {HUt., 1. f. 



SUR MARC-AURÈLB. 17 

ne voulait plus entendre que la voix sévère du stoïcisme; 
il étudiait sans relâche la doctrine du Portique, tempérée 
dès lors par je ne sais quel souffle de christianisme qui 
passait sur le monde et dont il eut le tort de méconnaître 
l'origine tout en éprouvant sa douce influence. Ses as- 
pirations vers la science étaient plus vives que jamais; 
mais il voulait avant tout apprendre à se gouverner lui- 
même, puisqu'il se savait appelé à gouverner les autres. 
Fronton se désolait de voir son élève, tout occupé de la 
morale stoïcienne, négliger ces exercices de rhéteur 
qui avaient fait sa propre gloire et dont il s'exagérait 
rimportance : « Cherche, lui dit-il, à atteindre la sagesse 
de Zenon ou de Cléanthe; mais n'oublie pas qu'il te 
faudra revêtir le manteau de pourpre, et non le manteau 
de laine grossière des philosophes. Si l'étude de la philo- 
sophie n'avait à s'occuper que des choses , je m'éton- 
nerais moins de te voir mépriser le talent de la parole : 
et cependant n'as-tu pas recherché autrefois toutes les 



§ 77). Sous le règne de Vespasien, Salvius Libéralis est inscrit dans le 
collège des Arvales EX TABELLA IMP. CAESARIS VESPASIANI 
AUGusti (Maiini, Fr. ^ry.,tab. xxii),et Pline écrit à l'empereur Trajan : 
«c Persuadé, seigneur, que les témoignages d'estime accordés par un 
si bon prince sont la plus haute récompense que puisse obtenir une 
conduite irréprochable, je viens vous supplier d'ajouter aux dignités 
dont votre faveur m'a comblé celle d'augure ou de septemvir, qui sont 
toutes deux vacantes. J'aurai, par le droit de sacerdoce, la satisfaction 
d'adresser aux dieux en public les vœux que je fais en particulier 
pour vous (1.x, lettre 8). » Il n'y a donc aucun doute qu'au siècle des 
Antonins la nomination dans les collèges sacerdotaux n'appartînt aux 
empereurs, qui n'avaient plus laissé d'autre droit au sénat que celui de 
les y inscrire eux-mêmes. 

MÀBG-ÀUfiiULB. 2 



18 ES8AI 

ressources des orateurs, l'adresse à réfuter, le talent 
d'émouvoir, de charmer, d'exciter, de détendre les pas- 
sions de ceux qui t'écoiitent? Si tu méprises cette 
science pour l'avoir apprise, tu mépriseras aussi la phi- 
losophie en l'apprenant (1). » JVfarc-Aurèle, cependant, 
laissait dire l'éloquent rhéteur : il aimait son bon maitre, 
lui écrivait souvent, le consolait par son affection, mais 
écoulait les leçons du philosophe Ruslicus : « Ce sage 
c< précepteur, dit-il, m'a fait comprendre que j'avais 
a besoin de redresser, de cultiver mon caractère; il 
« m'a détourné des fausses voies où entraînent les so- 
« phistes; il m'a dissuadé d'écrire sur les sciences spé- 
« culatives, de déclamer de petites harangues qui ne 
a visent qu'aux applaudissements, de chercher à ravir 
« l'admiration des hommes par une ostentation de mu- 
« nificence. Je lui dois d'être resté étranger à la rhéto- 
a rique , à la poétique , à toute affectation d'élégance 
a dans le style, et d'écrire avec simplicité. Je lui dois 
« encore de me montrer prêt au pardon dès l'instant où 
« ceux qui m'ont offensé par leurs paroles ou leur con- 
« duile veulent revenir à moi ; de mettre à mes lectures 
« une scrupuleuse attention, de ne jamais donner avec 
« légèreté mon assentiment aux grands discoureurs; 
a enfin je lui dois d'avoir eu entre les mains les com- 
a mentaires d'Epiclète ; c'est lui-même qui m'a prêté ce 
a livre (2) ». 



'■ . ■ iTir 



(1) Lettre de Fronton à Marc-Aurèle sur Uéloq uence, édit. et 
trad. de M. Cassan^ t. Il, p. 17. 

(2) Pensées de l'empereur Marc-Aurèle, l. i , c. 7, trad. de 
M. Al. Pierron, p. 3. 



SUR MARC-AURÈLE. 19 

C'est en l'an de Rome 893 (de notft ère 140) que 
Marc-Aurèle parvint pour la première fois à l'honneur 
des faisceaux consulaires. Une statue, déposée maintenant 
au musée de Palerme et qui a été trouvée à Tyndaris, le 
représente sous des habits sacerdotaux, présidant à un sa- 
crifice : elle lui a été probablement consacrée à Toccasion 
de son avènement à ce premier consulat, ainsi que le 
font présumer l'air de jeunesse répandu sur ses traits 
et l'inscription gravée sur la statue (1). De nombreux 
monuments épigraphiques parvenus jusqu'à nous, et où 
Marc-Aurèle ne porte encore que le titre de César, prou- 
vent que de semblables honneurs étaient rendus souvent 
par les villes de province au fils adoptif d'Antonin (2). 



(i) M. AVRELIOIIVERO.CAESARE.COS ||IMP11T. AELI.IIADRIANI|| 
ANT0NINI.AUG||Pni|FlL10||P.P.D.D. Voy. BulL de IHnst, arcàéoL, 
année 1845, p. 55. Les deux sigles P.P. qui ne peuvent signifier ici, 
d'après M. Borghesi, que Permissu Proconsulis sont une des singula- 
rités de cette inscription. Cette fornaule, dit l'éminent épigraphiste, ne 
s'était rencontrée jusqu'à présent que dans la province d'Afrique. 

(2) Dans les ruines du théâtre de Fermo : M.AELIO AURELIO 
CAES.COS.IÏ FIL . LMP . ANTONCVI AUG PII P. P. D. O.P. L'inscrip- 
tion, qui n'appartient pas à une base de statue , mais à une frise , 
semble avoir été placée sur rentrée principale du théâtre, qui sans 
doute venait d'être construit, ainsi qu'on l'apprend par la marque des 
briques» et qui avait été dédié au jeune César. Son second consulat 
date de l'an de Rome 898 (de J. C. \lx^). Voy. BulL deVinst. archéoL, 
4839, p. 89. — En Espagne, près de Séville , l'ancienne Hispalis, on 
a trouvé une autre inscription consacrée à Marc-Aurèle, César, par 
une corporation de bateliers, ou pour mieux dire de caboteurs : 
M . AURELIO VERO |1 CAESARI . LMP . CAESAR1S|| TITl . AELII . H ADRI A- 
NIUANTONIJSl.AVG.Pn.P.P. IIFU.IO SCAPHARIl QVI || IVLIAE RO- 

2. 



20 ESSAI 

Déjà consul désigné, le jeune prince avait été nommé 
sei^ir iurmis equituni romanovum^ c'est-à-dire com- 
mandant de Tun des six escadrons de chevaliers romains. 
Sans Tex pression de se\dr employée à ce propos par 



MVLEAE NE||GOTIANTUR.D.S.P.D. D. Voy. Henzen, 3« vol. d'OreUi, 
n* 7277. Une autre inscription est consacrée au génie de la colonie 
des habitants de Pouzzoles, qui s'adressent à cette divinité protectrice 
pour la santé du jeune César, pro sainte M, Adii Aurelii Caesaris 
nosfri. {\oy. Mommsen, I.R.N. 2464 et Henzen, 3* vol. d'Orelli, 
6315). Jusque dans la Transylvanie, on a retiouvé des monuments ex- 
primant les vœux formés par la population en faveur du jeune prince 
qui partageait avec Antonin la reconnaissance des peuples les plus 
éloignés du centre de Tempire. Une in-^cription découverte près de 
Klausenburg porte : 1 . . M . || TA VI AND || PRO SA LVTE || IMP . ANTO || 
NINl ET MIJAVRELl CAES ||GALATAE CON || SISTENTES || MVNiaPlO. 
VOsvervnt (Oreli, n° 1285). M. Honzen a prouvé qu'il fallait ici lire 
TAVIANO et non pas TRAIANO comme l'avaient fait Gruter et Orelli. 
Il s'agit, dans cette inscription trouvée en Transylvanie, du Jupiter 
adoré à Tavium, en Galatie, où il avait, ainsi que nous l'apprend 
Strabon, un colosse d'airain et un temple qui servait d'asile inviolable 
aux coupables lorsqu'ils avaient pu s'y réfugier (L. xii, c. v, p. 485, 
éd. Didot). Nous apprenons ainsi que des Galates avaient été transportés 
au delà du Danube, probablement au temps de Trajan, et qu'ils con- 
tinuaient dans leur nouvelle patrie, à rendie un culte au Jupiter de 
leur pays natal (voy. Bull, de Vlnst, archéol., 1848, p. 131). La Dal- 
matie rend également hommage au César Marc-Aurèle à l'occasion de 
son second consulat (voy. Murât., 239, 4, et Orelli, 857). — A Rome, 
les préfets du prétoire, les officiers et les soldats des cohortes préto- 
riennes et des cohortes urbaines, ainsi que les statores evocati char- 
gés, comme nous l'apprend Suétone, du service intérieur du palais 
{Galba, c. x), consacrent au jeune prince une inscription qui men- 
tionne pour celte époque, c'est à- dire sous le règne d'Anton in , dix 
cohortes prétorienn{ s et trois cohortes urbaines : TRIBVNI COHOR- 
TIVM PRAEÏORIARVM DECEM ET VRBAJN ARVM TRIVM ( voy. Fa- 



SUR MARCAURÈLE. 21 

J. Capitolin, on serait tenté de croire qu'il s'agit ici du 
commandement général des six escadrons formés par la 
noblesse romaine, commandement qui appartenait aux 
jeunes Césars, princes de la jeunesse (1), attendu que 
le simple sévirat, ou commandement d'un escadron, pré- 
cédait le plus souvent la questure, et se trouve même 
quelquefois concédé avant le vigintivirat. Toutefois les 
inscriptions nous fournissent quelques exemples de sé- 
virs ayant déjà été questeurs (2). 



bretti, p. 131, 68 et Orelli, 3422). — Une autre inscription romaine en 
l'honneur de Marc-Aurèle, lorsqu'il n'était encore que César, est datée 
du consulat d'Érucius Clarus et de Claudius Sévérus en Tan de J. C. 
446. C'était la huitième année du règne d'Antonin (Orelli, 2456). 
On voit par ces exemples, auxquels nous pourrions en ajout» r d'autres, 
et qui ont survécu à tant d'autres monuments du même genre 
détruits par le temps, combien les peuples de l'empire se trouvaient 
unanimes pour associer dans leur sentiment de gratitude le César 
Marc-Aurèle à son père ado[>tif. 

(1) Le titre de Princeps juventutis n'est jamais donné à Marc-Au- 
rèle, ni par les historiens, ni sur les inscriptions ou les monnaies , à 
moins qu'on ne veuille prendre pour une commémoration de ce titre 
une médaille qui appartient à Tannée de son premier consulat, et qui 
porte pour exergue IVVENTAS.S.C. avec la figure d'un jeune homme 
près d'un trophée tenant une lance de la main gauche, type qu'on re- 
trouve fréquemment sur les monnaies des Césars avec l'inscription 
PRINCEPS IVVENTVTIS. Voy. Eckhel, t. Vil, p. 43. 

(2) Voy. Valérius Festus sous Néron {Bull, archeoL Napol, n^Lvii, 
p. 34); — Cornélius Dolabella Métilianus du temps de Trajan (Gudius, 
p. 121, 8); — L. Publius Petronius Volusianus {fscr. o?ior. di con 
cordia par Borghesi, Ann. deVlnsL archéoL, 1853, p. 139). Quanta 
la charge de seoir turmis equîtum romanorum, la phrase de J. Ca- 
pitolin où il est dit qu'elle fut accordée à Marc-Aurèle est le seul pas- 
sage qui la mentionne chez les historiens , tandis qu'on la ren- 



22 ESSAI 

Dès rage de qainze ans, Marc-Aarèle avait été fiancé 
par la volonté d'Adrien à la fille du César ifilius Véras ; 

contre fréquemment d ms les inscriptions. Fabretti (Inscr.y p. 410) et 
Marini {Fr, Arv,, p. 773) étaient les seuls qui en eussent dit quelques 
mots, lorsque M. Borghesi {Giornale arcadico, t. XLVI, p. 174 et 
suiv.) a cherché à l'éludier de plus près : « Dans la profonde obscurité 
où nous sommes à ce sujet, dit-il, je crois que les turmse auxquelles 
présidaient les sévirs equitum romanorum étaient celles auxquelles 
fait allusion Suétone lorsqu'il dit, en parlant des jeux donnés par César 
(Cœs,, c. 39) : Des jeunes gens partagés en deux escadrons, turma 
duplex, célébrèrent les jeux appelés Troyens.— Cette brillante jeunesse 
fut probablement répartie plus tard en six divisions ou escadrons, qui, 
dans certaines fêtes déterminées et dans les fêtes extraordinaires, exé- 
cutaient ces decur$iones dans lesquelles consistaient les ludi Trojani 
célébrés par les vers de Virgile (/En., y, 545 et suiv.). On peut conclure 
de plusieurs passages des auteurs latins que les jeunes gens qui célé- 
braient ces jeux étaient tous patriciens ou fils de sénateurs ; et chacun 
sait que, quelque élevés en dignité que fussent les patriciens, leurs 
fils, tant qu'ils n'étaient pas inscrits dans Tordre sénatorial, restaient 
au rang des chevaliers. Or ces sévirs, dont la mention est si fréquente 
dans les inscriptions, y figurent tous comme très-jeunes, puisque cette 
charge est un de leurs premiers titres; piiis, d'autre part, je n'en pour- 
rais citer lin seul qui fiU un komo novus dans le sens que les Ro- 
mains donnaient à ce mot, tandis que, pour un très-grand nombre, la 
noblesse de leur origine est manifeste. » Les monuments épigraphiques 
eipriment par différentes formules la charge de sévir equitum roma- 
norum. Tantôt on y lit : SEVIR TVRMARVM EQVESTRFVM (Momm- 
sen, l.N , 4237); tantôt 111111 VIR EQVITVM ROMANORVM (Orelli, 
2258), ou bien SEVIR TVRMARVM EQuitum ROManorum {Crut,, 
p. 436, 7), ou 111111 VIR TVRMIS DVCENDIS (Grut., 399, 6), ou 
simplement SEVIR (Or., 2377, 2751), ou SEVIR TVRMAE PRI- 
MAE ou SECViNDAE ou TERTIAE, etc. (voy. Orelli, 6007, 6048, 
3045, 5999). Orelli avait cru que les monuments lapidaires ne men- 
tionnaient pas la sixième turma : M. Borghesi a observé à ce propos 
qu'on l'a trouvée sur un fragment donné deux fois par Muratorî, 
p. 820, \ et p. 2032, 4 (.^nn. de Clnst. archéoL, 1853, p. 190). 



SUR MARG-AURÈLE. 23 

lorsque Anlonin devint maître de l'empire, il voalat ma- 
rier sa fille Faustine à son fils adoptif ; mais, malgré la 
raison d'État, malgré la parfaite convenance que celte 
alliance semblait offrir, tel élait le respect du jeune 
César pour la foi jurée qu'il semble n'avoir cédé qu'à la 
considération de la grande différence d'âge qui existait 
entre lui et la fille d'^Elius Vérus. Et cependant Faus- 
tine n'était pas seulement la fille de l'empereur ; elle 
était bien belle, ainsi que nous l'attestent ses bustes, ses 
statues, ses médailles. Plus tard Marc-Aurèle prouva 
combien il l'aimait, en se montrant aveugle sur ses dé- 
fauts. Cet aveuglement ne peut même trouver d'excuse 
que dans la passion ; sans elle il toucherait au ridicule. 
Désigné sur la scène, comme un mari trompé, par des 
bouffons qui nommaient au public les amants de Faus- 
tine, jamais il ne voulut se reconnaître, et, quoiqu'on 
ait prétendu qu'il répondait à ceux qui le pressaient 
de répudier sa femme : « Alors il faut rendre la dot, » 
or la dot, c'était l'empire, nous croyons qu'un antre 
sentiment que la reconnaissance des bienfaits d' An- 
lonin lui fit garder près de lui la mère de ses enfants. 
Il ne la vit jamais ce qu'elle était; ou plutôt il la vit 
toujours ce qu'elle ava't été lorsque, jeune, charmante 
et sans doute encore fidèle, elle habitait avec lui sa villa 
de I.orium ou sa belle retraite de Lanuvium sur les 
dernières pentes du mont Albain. C'est de là qu'il dé- 
crivait à Fronton son bonheur intérieur, les joies im- 
menses de la paterniié ou ses inquiétudes pour la santé 
de ses enfants encore tout jeunes. Là il se délassait, au 
milieu des affections de famille, de l'étude ou du fardeau 



24 ESSAI 

des affaires; car Antonin l'avait associé à l'empire en 
lui accordant la puissance tribunitienne (1). Dès lors il 
eut sa part dans tous les événements de ce règne de 
vingt ans sur lequel Thistoire nous a laissé moins de 
souvenirs encore que sur le sien propre, bien qu'il ait 



(1) La puissance tribunitienne^ ce pouvoir dont Auguste avait ima- 
giné le nom, nous dit Tacite, pour éviter de prendre celui de roi ou de 
dictateur, et se réserver toutefois un titre supérieur aux autres digni- 
tés (.-/nn.,1. m, § 56), se renouvelait, comme on le sait, tous les ans, et 
servait ainsi à dater, par sa progression numérique, les années de chaque 
règne. Les empereurs l'accordèrent quelquefois, de leur vivant, à ceux 
qu'ils voulaient désigner comme leurs successeurs. Tibère fut associé 
par Auguste à la puissance tribunitienne, Titus par Vespasien, Trajan 
par Nerva, iElius César puis Antonin par Adrien, enfin Marc-Aurèle 
par Antonin. Toutefois , comme la puissance tribuuilienne était plus 
qu'un litre et conférait des droits réels à l'exercice du pouvoir, les sou- 
verains n'accordèrent pendant longtemps cette part de Tempireàleurs 
enfants légitimes ou d'adoption , que quand ils avaient atteint la ma- 
turité de la vie. Les jeunes princes Gains et Lucius César, quoique dé- 
signés par Auguste comme ses successeurs, n'eurent point part à la 
puissance tribunitienne, et Tibère avait quarante-cinq ans lorsqu'elle 
lui fut accordée. Plus tard, Tibère, éci ivant au sénat pour la deman- 
der en faveur de son fils Drusus, rappelait que, ce prince ayant été 
décoré d'un triomphe et de deux consulats, ayant une femme, trois 
enfants, et étant parvenu à Tàge oii lui-même avait été appelé à cet 
honneur par Auguste, on ne pouvait accuser son choix de précipita- 
tion {Tacite^ l. c). La jeunesse de Néron fut sans doute la cause pour 
laquelle Claude, en l'adoptant, ne l'admit point au partage de la tribvr^ 
nitia potestas. Trajan, ^Elius César, Antonin, arrivés à Tâge mûr lors- 
qu'ils furent adoptés, le premier par Nerva, les deux autres par Adrien, 
purent obtenir en même temps la puissance tribunitienne. Enfin 
Marc-Aurèle, quelque tendresse qu'Antonin lui eût témoignée, ne 
fut appelé par lui à porter ce titre qu'après huit années d'adoption. 
Devenu César, l'an de Rome 891 (de J. C. 139), à Tàge de dix-huit 



SUR MARG-AURÈLE. 25 

été également consacré tout entier au bonheur de Thu- 
manilé. Pas de conquêtes, peu de guerres : a Antonin, 
a dit Eutrope, ne rechercha jamais les triomphes qu'on 
« obtient par les armes. II défendit les provinces, mais 
(c il ne voulut pas les agrandir; et cependant il inspi- 



ans, c'est seulement en Tan 900 (de J. C. 147), et par conséquent à 
vingt-six ans, ainsi que nous l'apprenons par le chiffre de ses puis- 
sances tribunitiennes, qu'il obtint ce que Vopïj^cus appelle pars maxima 
regalis imperii [Fie de Vempereur Tacite , c. i). Malheureusement 
ces exemples de sagesse dans le choix d'un collègue ne furent 
pas imités par le plus sage des empereurs. Marc-Aurèle fut le premier 
à enfreindre la loi que s'étaient imposée ses prédécesseurs de ne 
confier l'exercice du pouvoir qu'à des esprits mûris par les an- 
nées. Nous le verrons, dans sa faiblesse coupable pour son fils si peu 
dignede lui, accorder la puissance tribunitienne à Commode alors qu'il 
n'avait pas encore quinze ans. On a longtemps agité la question de 
savoir si les Augustes renouvelaient la puissance tribunitienne au jour 
même où elle leur avait été concédée avec l'empire, ou bien à une 
époque donnée, la même pour tous les empereurs. Eckhel, s'appuyant 
sur l'examen des nombreuses médailles impériales qui portent à la fois 
la date de la puissance tribunitienne et le consulat, croit devoir conclure, 
d'une manière trop absolue toutefois, que, depuis Auguste jusqu'à An- 
tonin, les empereurs avaient changé le chiffre de la tribunitia potes- 
tas diU jour commémoratif de leur avènement, tandis qu'à partir 
d'Antonin, c'était aux kalendes de janvier que se faisait le change- 
ment. C'est ainsi que Marc-Aurèle investi, dans le courant de l'année 
de Rome 900, de la puissance tribunitienne, et parvenu à l'empire le 
7 mars 914, année dans laquelle il avait pris son troi>ième consulat 
aux kalendes de janvier, porte sur les monnaies frappées dans les 
deux mois de janvier et de février de cette même année 914 (c'est- 
à dire alors qu'il n'était encore que César) les titres de AVRELIVS 
CAESAR.TR.P.XV.COS.III. Évidemment, s'il n'eut pas changé le 
chiffre de la puissance tribunitienne aux kalendes de janvier, en même 
temps qu'il prit le consulat^ il aurait compté au commencement de 914 



26 ESSAI 

ff rait aux natioDS alliées tant de véoération et de crainte 
« respectueuse que, renonçant à faire entre elles usage 
« de la force, elles lui exposaient leurs griefs et s'en 
« rapportaient à sa justice {Hist. rom.^ viii, 8). » 

Tous les documents historiques sont muets sur ce 
bienfaisant patronage auquel Marc-Âurèle, dans sa droi- 
ture et sa justice, eut probablement unes! grande part. 
Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire, a-t-on dit; 
peut-être pourrait-on dire aussi : Heureux les princes 
dont la vie n'est pas chantée par les poëtes ou célébrée 
par les cent voix de la renommée. Ils ont passé sur la 
terre, non comme de brillants météores qui éclairent en 
brûlant, mais comme des consolateurs dont la mission 
providentielle est d'essuyer les larmes qui sont trop sou- 
vent le prix auquel on achète la gloire. 



sa quatorzième puissance tribunitienne, qu'il avait encore à la fin de 
l'année 913, alors qu'on insciivait sur les monnaies : TR.POT.XHn. 
COS.II.DESIG.IIl (voy. Eckhel, t. Vil, p. 48). D'autre part, devenu 
Auguste par la mort d'Antonin, il ne change point le chiffre XV. On 
lit sur les monnaies de cette année postérieures au 7 mars : IMP. 
CAES . M . AVREL . AJVTONUN VS . AVG . TR . P . XV . COS . UI. U n'avait 
donc pas renouvelé la puissance tribunitienne à son avènement, con- 
trairement à ce que fit Trajan, par exemple, qui ayant été adopté à la 
fin d'octobre 850 par Nerva et investi en même temps de la tribunitia 
polestas , la renouvela à la mort de son père adoptif, le 28 janvier 
851, et compte dès lors sa seconde puissance, puis sa troisième au bout 
d'une année, le 28 janvier 852, ainsi qu'on peut le constater par le rap- 
prochement des monnaies et des inscriptions suivantes : Gruter, 
p. 128, 3; — Ortlli, 278; — Mommsen, Inscr. helv., 321 ; — Mura- 
tori, 329, 8; — Donati, p. 472, 13; — Arneth. Archeol. Analecten, 
Wien, 1851, t. xi, 22; — Gruter, 246, 4 ; — Mommsen, .I.R.N. 5205, 
Orelli, 444; — Murât., 448, 6. 



SUR MARG-AURÊLE. 27 

En Tan 161 de notre ère, dans les premiers jours de 
mars, AntoDin, se sentant mourir, fit porter dans la 
chambre de Marc-Aiirèle une statue d'or de la Fortune, 
qui, selon l'usage, devait toujours se trouver dans l'ap- 
partement de Tempereur ; puis, donnant pour mot d'or- 
dre au tribun de service le nom de la vertu que le stoï- 
cisme plaçait avant toutes les autres, œquanimitas ^ 
égalité d'âme, il expira. Par l'adoption, par le don 
de la puissance tribunitienne, par cet envoi de la statue 
de la Fortune, symbole de la fortune de l'empire, Marc- 
Aurèle se trouvait désigné comme seul héritier du 
trône. Cependant il n'hésita pas un instant à y faire 
asseoir à ses côtés Lucius Yérus, plus jeune que lui de 
neuf ans (Maro-Aurèle en avait alors quarante), et l'ou 
vit pour la première fois deux Augustes se partager le 
fardeau de la souveraine puissance, fardeau que rendi- 
rent lourd les événements qui éclatèrent au début du 
nouveau règne. « Le bonheur et la sécurité dont on 
devait jouir sous un si bon prince, dit Jules Capitolin 
dans sa Vie de Marc-Àurèle, furent troublés tout d'abord 
par de terribles fléaux. Le Tibre déborda d'une manière 
plus désastreuse qu'on ne l'avait encore vu, entraînant 
la destruction d'un grand nombre d'édifices, la perte de 
beaucoup de bestiaux, et causant une grande famine qui 
fut la suite de ces premiers malheurs. Dans le même 
temps eut lieu la guerre des Parthes ; la guerre était en 
outre imminente en Bretagne, et les Cattes a\ aient fait une 
irruption dans la Germanie et dans la Rhétie. Caipurnius 
Agricola fut envoyé conlre les Bretons, et Aufidius Vic- 
torinus contre les Cattes. Quant à la guerre des Parthes, 



28 ESSAI 

L. Vérus en fut chargé, du consentement du sénat, tan- 
dis que Marc-Aurèle restait à Rome, où le soin des af- 
faires exigeait sa présence (1). » 

Telle est la manière sèche et concise dont Capitolin 
présente des faits aussi importants. Aucune date pré- 
cise, aucuns détails sur la cause des événements. Peut- 
être, cependant, parviendrons-nous, à l'aide du rappro- 
chement de ce simple énoncé avec d'aulres documents 
recueillis sur Tétai des provinces, à suppléer au silence 
de rhistoire. Une inscription nous apprend que, pendant 
les dernières années du règne d'Antonin, la légation de 
la Bretagne était confiée à un vaillant et habile général, 
Statius Priscus, dont les victoires en Arménie valurent 
plus tard à Marc-Aurèle et à Vérus le surnom d' Armé- 
niques (2). Que Priscus ei\t été légat de la Bretagne vers 



(1) J. Capitolin, fie de Marc-Àurèley c. thi. 

(2) M. SlatioM.F.CL.PRlSCOlXICIMO.ITALICO.LEGATOAVGVS- 
TORm II PR . PR . PROV . aAPPADOaAE . LEG. AVGi|PR.PR. PROV. 
BRITANMAE. etc. Celte lo gue inscription, dont nous ne citons ici que 
les quatre premières lignes et quia été trouvée à Rome où elle décorait 
probablement la base d'une statue, a été publiée par Gruter, 4931 ; 
Manuce, Ort., 108; Smet., 66, 1; Panv. Civ. r, 49; Horsley, Brit. 
rom.y 270 ; Henzen, 3* vol. d'Oielli, 5480. Elle nous appreni , avec la 
brièveté du style lapidaire, toutes les dignités auxquelles Priscus fut 
appelé pendant la durée de trois règnes. Nous savons par el e que ses 
longs services dan^ les armées roumaines commencèrent en Judée, où, 
sous le règne d'Adrien , il fut préfet de la quatrième cohorte des Un- 
gones et obtint des récompenses militaires. Tribun dans la première 
légion, dans la dixième et dans la quatrième, préfet d'une aile de cava- 
lerie, légat de la treizième et de la quatorzième légion, il connaissait 
toutes les armes et avait pour lui Texpérience de nombreux scnrices 



SUR MARCAURÈLE. 29 

la fin du règne d'Antonin, nous n'en pouvons douter ; 
car les fastes nous apprennent qu'il fut consul en l'an 
de Jésus-Christ 139, et, la légation de Bretagne étant 
consulaire, il ne pouvait l'exercer qu'après avoir obtenu 
l'honneur des faisceaux ; or, Anlonin étant mort en 161, 
Priscus doit avoir été nommé légal peu de temps après 
son consulat, puisque l'inscription de Bretagne qui nous 
l'a fait connaître comme chef de cette province, l'ap- 
pelle LEGATvs AVG., légat dc l'cmpereur , et non pas 
LEGATvs AVGG., légat dcs cmpcrcurs, ainsi qu'on n'aurait 
pas manqué de le nommer s'il était parvenu à cette 
charge alors que Marc-Aurèle et Vérus étaient déjà 
montés sur le trône. Une fois ce premier point arrêté, 
nous pouvons arriver à reconnaître de quelle nature 
étaient les troubles qui décidèrent Tenvoi d'un nouveau 
légat en Angleterre. Un fragment de Porphyrogénète 
nous apprend que, vers celte époque, l'armée de Bre- 
tagne voulut élire pour empereur son chef, nommé Pris- 
cus, qui se refusa à ses vœux (1). Le mouvement n'eut 



militaires. Ses charges civiles n'avaient pas été moins nombreuses. 
Procurateur de l'impôt du vin^'tième sur les successions, dans laNar- 
bonnaise et dans l'Aquitaine, questeur, tribun du peuple, préteur, 
légat de remfiereur dans la Dacie, il fut nommé consul ordinaire, puis 
bientôt après légat de Bretagne, d'où il fut rappelé pour être envoyé en 
Orient. L'histoire est d'accord avec l'épigraphie pour nous signaler 
Staiius Priscus comme l'un des hommes qui contribuèrent le plus à la 
gloire militaire du règne de Marc-Aurèle. 

(1) "Oti ol év Bptrawia arpaTitôTat npt(ncov OiroffTpaTyi'j^ov iiXovto aÙTOJCpotTopa* 

5 ^e wapyjTipaaTo x. t. X. Mai, p. 224. Borghei^i (Giorn. arcad.y 1829, 
p. HZifDe fragmm, constant inianis)^ se fondant sur Pinscription que 
nous avons citée dans la note précédente, rapporte cette manifestation 



tO ESSAI 

donc pas de suite, mais il suffit à expliquer les paroles 
de Gapitolin et le rappel du gouverneur de la province. 
Il est naturel, en effet, d'une part, que cette manifesta- 
tion en faveur d'un chef aimé de ses soldats ait eu lieu 
de préférence à l'époque d'un changemeut de règne, et, 
d'autre part, que, malgré le refus par lequel Statius 
Priscus repoussa l'offre de l'empire, Marc-Aurèle, sans 
se priver des services d'un bon et fidèle général, n'ait 
pas voulu le laisser à la tête des troupes qui venaient 
de pousser le dévouement en sa faveur jusqu'à lui offrir 
la pourpre impériale. 

Dans ce cas, comme dans beaucoup d'autres qui se 
représentent dans l'histoire de Rome, les troubles indi- 
qués si sommairement par les historiens n'avaient pas 
leur origine dans le peuple, mais dans l'armée. Ce fut 
un mouvement tout militaire. Quant aux provinciaux, 
leur voix ne comptait que lorsqu'ils étaient enrôlés sous 
les étendards de la légion romaine. Alors ils pouvaient 
faire et défaire des empereurs; tandis que, habitants 



des troupes romaines en Bretagne à la légation de Statius Priscus^ 
tandis que Bek^er {Remarques sur Dion, Lxxn^ ^i § ^) croit qu'il 
s'agit d'une autre tentative de révolte qui éclata vers l'époque de la 
mort de Pérennis, sous Commode, tentative dont Spartien parle en 
ces ternies : Appellatus est Commodus etiam Britannieus ab adU' 
latorihus, oum Britannî etiam imperatorem contra eum diligere 
voluerint (yie de Commode ^ 8). Le nom de Priscus dans le fragment 
de Porphyrogénète, et la connaissance que nous avons de la légation 
en Bretagne de Statius Priscus, connaissance que nous devons à son 
inscription honoraire, donnent à la conjecture de M. Borghesi toute es- 
pèce de probabilité. 



SUR MARCUAURÈLE. 31 

des municipes, ils ne pouvaient qu'accepter avec recoa- 
naissance ou supporter avec résignation le légat qui leur 
était envoyé, selon qu'il se niontrait adniinistrateur in- 
tègre ou avide despote. Sans doute, on voit à cette épo- 
que les habitants des provinces réclamer leur part dea 
honneurs ou du pouvoir que Rome accorde à ceux qui 
la servent. Ils arrivent aux premières dignités, fran- 
chissent même les degrés du trône et s'y assoient avec 
Trajan ou Adrien. Marc-Aurèle lui-même appartient à 
une famille originaire de la Bétique : mais il faut d'a^ 
bord conquérir la cité romaine, et la cité romaine 
s'ouvre surtout aux soldais qui ont versé leur sang pour 
elle. La légion est donc la force de l'État: ceux qu'elle 
proclame régnent sur le monde romain, des frontières 
de la Perse aux forêts de la Calédonie. Si le maître du 
monde meurt et devient dieu, chaque armée provinciale 
s'agite et voudrait lui nommer pour successeur le chef 
qui la conduit. La reconnaissance du nouvel élu assu- 
rera aux compagnons qui l'auront proclamé une part 
plus prompte dans les dépouilles de l'univers. De là les 
mouvements qui agitent l'empire au siècle des Anto- 
nins, dont le règne fut cependant un repos pour l'hu- 
manité. De là cette révolte des armées de Bretagne 
lorsqu'elles apprirent la mort du fils adoptif d'Adrien, 
comme nous verrons, quelques années plus tard, les 
armées d'Asie proclamer Avidius Cassius, à la fausse 
nouvelle de la mort de Marc-Aurèle. 

Les historiens ne nous en apprennent guère plus sur 
les causes do la guerre parthique que sur celles des 
mouvements qui avaient lieu vers le même temps dans 



S2 ESSAI 

la Bretagne. Il est vrai que les querelles si fréquentes 
entre Rome et les Parlhes semblent s'être ranimées au 
début du règne d'Antooin , lorsque ce prince donna à 
TArménie un nouveau roi (en Tan de Rome 893, de Jé- 
sus-Christ 140) (1); mais la Parthie était alors gouver- 
née parVologëse II, prince paciGque qui n^avait point 
oublié ce que son pays avait eu à souffrir de la guerre 
contre Rome au temps de Trajan, et qui dissimula son 
ressentiment. Lorsque Vologèse III monta sur le trône, 
vers Tan de Rome 902 (de Jésus-Christ 149) (2), il était 
disposé à se montrer moins endurant; mais il semble, 
d'après un passage de Capitolin, que les lettres d'Anto- 
nin aient suffi pour le détourner alors d'attaquer l'Ar- 
ménie, fidèle alliée des Romains. Ce fut à la mort de 
l'empereur que tout à coup le roi des Parthes fondit sur 
cette contrée, rupture qui semble du reste avoir été pré- 
vue par Antonin, s'il est vrai, comme l'affirme son bio- 
graphe, que, dans sa dernière maladie, il ne parlait que 
des rois qui l'avaient mécontenté : Nihil aliud quant de 
re gibus quibus irascebalur loquuius est (3). Quoi qu'il 
en soit, l'Arménie se trouvait alors dégarnie des forces 
qui auraient pu la défendre. Sévérianus, légat de la Cap- 
padoce, s'était porté vers la ville d'Elégie (maintenant 
llidjah), sur la rive gauche de l'Euphrate, à l'entrée de 
la vaste plaine d'Erzeroum ; mais il y avait été conduit 



{r)Voy. Eckhel,t.VU, p. 15. 

(2) Voy. Visconti, Icon. Gr.y t. U, c. 15. 

(3) Capitolin, Vie d^ Antonin le Pieux y c. xii. 



.ff 



SUR MARC-AURÈLE. aS 

bien plus par les fausses prédictions d'un imposteur (1) 
que par suite de plans stratégiques formés en prévision 
d'une invasion de la part des Parthes. En effet, les pré- 
paratifs de la défense étaient nuls ; en trois jours la ville 
fut prise. Une légion , peut-être la vingt-deuxième (2) 
qui portait le nom de Dejotariana , avait été taillée en 
pièces, Sévérianus lui-même n'avait pas survécu à sa dé- 
faite (3) : la Syrie fut envahie, et, la nouvelle de ces dé- 
sastres étant parvenue à Rome, Vérus se mit en marche 
pour rOrient, où l'on espérait que la présence d'un des 
deux empereurs allait relever l'ardeur des soldats, 
amollis par un long repos et découragés par la défaite. 
A en croire Fronton, l'armée d'Asie était en effet bien 
dégénérée de sou antique valeur et de son ancienne 
discipline : « On t'a confié, écrit-il à Vérus, une armée 
pervertie par le désordre, l'oisiveté et la débauche; 
des soldats habitués à applaudir chaque jour les his- 
trions d'Anlioche, et que l'on trouve plus souvent 
dans des lieux infâmes que sous leurs enseignes ; des 
chevaux mal tenus; des vêtements luxueux; des armes 
impuissantes, à ce point queLselianus Ponlius, homme 
des anciens jours, brisait du bout de ses doigts les cui- 
rasses, et fit arracher la plume dont les cavaliers avaient 



(1) Lucien, Alexander, seu Pseudomantis, xxxn, 27, éd. Didot. 

(2) Voy. la conjecture formée à ce sujet par M. Borghesi, Inscrizio^ 
ni del Reno, Ann, de l'inst arch., 1839, 172-173, et comparez l'ar- 
ticle Légion par Grotefend dans le Real EncyclopMia de Pauly, 
vol, rv, p. 856, sqq. 

(3) Lucien, Quomodo àistoria sit conscribenda, xxv, 21^ éd. Didot. 
Cf. Dion Gassius, 1. lxxi, 2. 

MAFC-ADRÂLÏÏ, 3 



34 ESSAI 

garni leurs selles (1). » Le frère adoptif de Marc-Aurèle 
n'avait pas les vertus guerrières et l'austère énergie qui 
auraient pu remédier à tant d'abus. Il se laissa séduire 
à son tour par cA air éneiTant qui avait fait d'Antio- 
che, ainsi que de son faubourg Dapboé , des lieux de 
plaisance, et ne combattit que par ses lieutenants. Mais 
Marc-Aurèle les lui avait choisis. Un diplôme militaire 
nous apprend que ce prince, à peine parvenu à l'em- 
pire, c'est-à-dire dès le mois de mai 914 (de Jésus-Christ 
161), avait cédé le consulat, qu'il exerçait depuis les ka- 
lendes de janvier, à Avidius Cassius, qu'il voulait pouvoir 
mettre comme personnage consulaire à la tête de cette 
expédition, dont il prévoyait que son collègue ne serait 
que le chef nominal (2). Un autre consul substitué (consul 



(1) Lettres de Fronton à L, Férus, Cassan^ t. II, p. 193. 

(2) Im'p. Cœs, M. Aurelius. Antoninus» Aug, Pont, max, Trib, 

pot.Xy, COS. 777 a.D.PR. NON . MAI. . .CELSO.PLANGIANO. . . 

arlDIO.CASSIO.GOS. (Cardinal!, Diplomi imperiali , tab. xxi, et 
p. 232-233, cf. Borghesi, Iscrizioni di Sepino, p. 37). On sait que les 
consuls restaient en charge toute Tannée tant que dura la république. 
C'est vers Tannée de Rome 753, la première de notre ère, ou du moins 
de 750 à 755, que commença Thabitude régulière des consules suf^ 
fectif ou consuls substitués succédant, au bout de six mois , aux con- 
suls ordinaires. Si Ton trouve encore, dans les premières années 
postérieures à 755, quelques consuls ayant conservé les faisceaux 
pendant Tannée entière, cette faveur est accordée en généra à des 
membres de la famille impériale ou à des personnages alliés à cette 
famille. Ainsi, par exemple, M. iËmilius Lépidus, resté consul pen- 
dant toute Tannée 759, tandis que son collègue L. Arruntius était 
remplacé par L. Nonius Asprenas aux kalendes de juillet, se trouvait 
allié de très- près àScribonla, femme d'Auguste, en ipême tepps qu'il 
était frère de L. Paulus , mari de Julie, et par conséquent il ten^jt par 



SUR MARC-AURÈLE. 35 

su(fectus)AQ la même année, Furius Salurninus, dut aussi 
probablement sa nomination au besoin qu'on avait de 
généraux consulaires, pour une guerre qui menaçait 
d'être longue et pénible; du moins on peut le pré- 
sumer en combinant le passage où Lucien en parle 



un double lien à la famille des Césars. L'année suivante^ en 760, on 
voit encore rester en place toute Tannée Q. Caecilius Créticus Métellus^ 
alors que son collègue A. Licinius Nerva Silianus est remplacé^ pour le 
second semestre, par Longus (voy. le Aalend. amit, au mois d'août) : 
mais Métellus était consocer de Germanicus. Eiitin Geimanicus lui- 
même, en 765, ne sort point du consulat aux kalendes de juillet. Il en 
est de même, en 767, de Sextus Apuléius et de Sextus Pompée, tous 
deux parents d'Auguste d'après le témoignage de Dion Cassius (1. lvi, 
c. 29), et dans Tannée suivante, 768, c'est Drusus, fils de Tibère, qui 
conserve aussi le consulat jusqu'aux kalendes de janvier de Tannée 
769. Ces exceptions n'infirment donc en rien la règle adoptée par 
Auguste pendant les douze dernières années de son règne^ règle qui 
ne donnait plus au consulat que six mois de durée. Tibère troubla 
quelquefois cet ordre , mais seulement dans les années où il exerçait 
lui-même le consulat. Considérant que cette magistrature lui apparte- 
nait alors pour toute Tannée^ il se croyait le droit de nommer à sa 
place, pour un mois ou deux, ou même pour quinze jours, des per- 
sonnes de son choix qu'il voulait ainsi favoriser. Le fragment' des fas- 
tes trouvé à Porto d'Anzio (voy. Henzen, 3e vol. d'OrtlIi, n° 6442) a 
prouvé ces anomalies. A part de tels caprices de prince, la marche ré- 
gulière continue à être de deux collèges consulaires par année^ et Sué- 
tone nous dit que Néron Ta presque toujours observée : Consulatum 
in senos plerumque menses dédit {fHe de Néron, c. 15); assertion 
ccmfirmée par Tétude des monuments épigraphiques de Tépoque. Dès 
Tavénement de Galba, on trouve un changement dans la distribution 
du consulat, et un passage de Tacite semble indiquer pour Tannée même 
de la guerre civile (de J.-C. 69, de Rome, 882) trois collèges de con- 
suis désignés : les consuls ordinaires étaient Galba et Yinius. Entrés 
en place aux kalendes de janvier, ils sont massacrés le 15 du même 

3. 



36 ESSAI 

oomiûe ayant pris part à la guerre parthiqae {Qiwmodo 
tiisL sit conscrib.j c. 21) avec les inscriptioDS données 
par Maffei (3/£/^. A^er., p. 249, 8) et Orelli (3667, 3668). 
Statius Priscus, qui avait été rappelé de la Bretagne, 
à l'occasion des troubles dont nous avons parlé tout à 



mois; Othon et son frère se substituent à leur place : ce Mais, ajoute 
« Tacite, Othon ne garda le consulat pour son frère et pour lui-même 
<( que jusqu'aux kalendcs de mars. Afin de donner quelque satisfaction 
« à l'armée de Germanie, il destina les deux mois suivants à Virginius 
<( et lui adjoignit Pom|)éius Vopiscus. Les autres consulats restèrent à 
d ceux que Galba et Néron avaient désignés. Les deux Sabinus, Cœlius 
« et Flavius , furent consuls aux kalendes de juillet : Arrius Antoninus 
« et Marius Celsus aux kalendes de septembre. Yitellius même, après 
« sa victoire, les laissa jouir de cet honneur (Hist. i, 77). » Il paraît 
en effet résulter du texte de Tacite que Tannée avait été d^abord dis- 
tribuée entre Galba et Vinius, consuls ordinaires entrés en charge le 
l«r janvier, Cœlius et Flavius qui devaient leur succéder en mai, puis 
Arrius Antoninus et Marius Celsus désignés pour les quatre derniers 
mois de l'année à partir des kalendes de septembre. Oihon et son frère, 
après le changement de gouvernement, n'auraient fait que disposer à 
leur profit de ce qui restait de temps à écouler pour la magistrature de 
Galba et de Vinius, puis accorder à Virginius et à Vopiscus, pour récom- 
penser leurs services, les deux premiers mois destinés à Cœlius et 
Flavius : le consulat, dès lors , aurait été quadrimestrieL Cependant 
M. Borghesi, dont les grands travaux, encore inédits pour la plupart, 
éclairent d'un jour, si nouveau Thistoire des fastes consulaires pendant la 
période impériale, a été amené à supposer que c'est seulement sous Titus 
et Domitien que ce partage régulier des douze mois de Tannée entre 
trois collèges de consuls, demeurant chacun en charge quatre mois, était 
devenu régulier. Sous Vespasien, le consulat ordinaire serait encore 
resté semestriel, et les deux collèges de consuls substitués se seraient 
partagé les six derniers mois de Tannée (voy. Borghesi dans une dis- 
sertation deMinervini, SulV epigrafedi Tetiia Casta, p. 26). Quoi 
qu'il en soit, et à partir du règne de Vespasien, sous Titus, Domitien, 



SUR MARCAURÈLE. 3T 

l'heure, et auquel on avait confié la légation de la' Cap- 
padoce en remplacement de Sévérianus^ tué dans la 
première attaque des Parthes ; T. Claudias Fronton , qui 
s'intitule dans une inscription honoraire légat propre* 
teur des deux Augustes, pour la conduite de l'armée lé- 



Nerva^ Trajan, Adrien, Tépigraphie nous apprend que la charge des 
consuls était d'une durée de quatre mois ; les consuls ordinaires en- 
trant en charge, selon l'usage , aux kalendes de janvier, le second 
couple aux kalendes de mai, et le troisième aux kalendes de septembre. 
Sous Antonin, sans pouvoir précisément déterminer Tépoque, Texer- 
cice du consulat devint trimestriel, et au lieu de six consuls il y 
en eut huit par an. C'est ainsi que nous trouvons cette magis- 
trature établie pendant tout le règne de Marc-Aurèle. A partir de 
Commode, qui nomma jusqu'à vingt-cinq consuls dans la même an- 
née, il ne faut plus espérer d'être guidé par des règles fixes dans 
les recherches relatives aux fastes consulaires. On peut donc. dire 
que c'est jusqu'à la fin du règne de Marc-Aurèle seulement que dura 
à Rome Tordre régulier des charges. Nous devons encore faire obser- 
ver que, quand les empereurs acceptaient le consulat, ils le gardaient 
rarement jusqu'au terme légal, et le cédaient, le plus ordinairement, 
après un ou deux mois d'exercice , à quelque ami ou à quelque 
personnage dont les services pourraient être utiles à TÉtat dans un 
rang plus élevé que celui qu'il avait occupé jusqu'alors. Telle fut sans 
doute la cause qui détermina Marc-Aurèle à se substituer Avidius 
Cassius, chef militaire dont les talents et l'expérience, au début de 
la guerre des Parthes , allaient être utiles aux armées qu'il ne 
pouvait commander en chef que comme consulaire. Ce renoncement 
des empereurs à la dignité de consul eut lieu, quelquefois, peu de 
jours après leur entrée en charge. Suétone nous l'apprend pour Tibère 
(f^ie de Tibère, c. 26), et son assertion nous est confirmée par le 
fragment des fastes trouvé à Porto d'Anzio (Henzen, 3* vol. d Orel., 
6442). Les fastes d'Ostie nous apprennent encore que Domitien 
avait cédé son seizième consulat à Vénuléius Apronianus dès les 
ides de janvier de Tan de Rome 885 (voy. Fea, Fasti^ p. xuv^ 



38 ESSAI 

^onnaire et des troupes auxiliaires envoyées en Orient 
dans TArménie, rOsroène et l'Anthémusie (Orelii, 5478 
et 5479), Martius Vérus, P. Julius Géminius Marcianus, 
LEG.AVGG.SVper VEXILLATIONES IN.CAPPADO- 
CIA {Corpus 1. gr.^ n** 5366), contribuèrent à venger 



no 19)^ et je possède une tessère gladiatoriale récemment décou- 
verte où on lit : MAXIMVS||VALERI||SP.1D.IAN||T.CAES.AV0.F. 
III.AELIAN.II. C'est-à-dire : « Le gladiateur Maximus, appartenant à 
Valérius, a combattu dans un spectacle public aux ides de janvier 
sous le consulat de Titus Gœsar^ fils de l'empereur^ consul pour 
la troisième fois^ et d'iËlianus, consul pour la seconde. » Or la date 
du troisième consulat de Titus est parfaitement connue : elle ré- 
pond à l'année 827 de la fondation de Rome^ soixante -quatorzième 
de notre ère. Les deux consuls ordinaires avaient été^ pour cette 
année^ Vespasien pour la cinquième fois et son fils Titus pour la troi- 
sième ; notre tessère nous apprend donc que^ dès les ides de janvier^ 
Vespasien avait renoncé au consulat en faveur de Ti. Plautius Silvanus 
iGlianus auquel d'importants services^ décrits dans la longue inscrip- 
tion qu'on lit encore sur le mausolée des Plautius au Ponte Lucano^ 
près Tivoli (voy. Orelli, n° 750), méritèrent cette faveur. Il va sans dire 
que^ quand les empereurs exerçaient le consulat, ils n'acceptaient que 
celui qui ouvrait Tannée, le consulat ordinaire; il était le plus hono- 
rable. Nous en avons la preuve dans un passage de Sénèque {De ira, 
c. 31) où il nous dit, pour peindre les ambitieux de son époque, qui, 
comme ceux de toutes les époques, ne sont jamais satisfaits de ce qu'ils 
obtiennent tant qu'ils peuvent obtenir davantage: « Tania tamen im- 
portunitas hominum est ut guamvis multufn acceperint, injurise loco 
sit plus accipere potuisse. Dédit mihi prœturam ; sed consulatum 
speraveram! dédit duodecim fasces ; sed non fecit ordinarium con- 
sulem ! » Que les consulats fussent ordinaires ou substitués, du reste, on 
ne rencontre jamais sur les inscriptions Pépithète desuffectus ajoutée au 
titre de consul, A quelque époque de l'année que les membres de cette 
suprême magistrature aient reçu l'honneur des faisceaux, pendant long- 
temps ils s'appelèrent tous indistinctement consules sans y rien adjoin- 



SUR MAHC-AURÈLE. 39 

la gloire des armes romaines , tandis que le jeune Au- 
guste vivait dans les villes de Syrie , bien plus en dé- 
bauché qu'en soldat. 

Cependant Marc^Aurèle, après avoir reconduit jus- 
que dans la Gampanie son frère partant pour l'Orient, 
était revenu à Rome, où il avait sans doute à pourvoir 
aux désastres causés par l'inondation du Tibre et la 
disette qui en avait été la conséquence. Tout porte à 
croire que c'est à ce propos qu'il s'occupa activement 
d'une œuvre de bienfaisance à peine indiquée par les 
historiens, mais dont nous retrouvons des traces fré- 
quentes dans les monuments épigraphiques. Lorsque 
Nerva et Trajan eurent fondé cette belle institution d'as- 
sistance publique qui consistait à assigner à l'éducation 
et à l'entretien des jeunes enfants de condition libre, en 



dre. Cependant^ avec le cours du temps, les consuls nommés aux kalendes 
de janvier voulurent quelquefois indiquer la supériorité qu'ils se 
croyaient sur les autres^ puisque leurconsulat qui ouvrait Tannée servait 
le plus souvent à dater les actes de Tannée entière, et, qu'à Texception 
d'un petit nombre de monuments (comme par exemple les diplômes mili- 
taires ou les tessères gladiatoriales qui dataient d'après les consuls ac- 
tuellement en charge), les noms des consuls éponymes apparaissaient 
pendant tout le cours des douze mois. En conséquence, on trouve dt s 
monuments où ils se distinguent de leurs collègues moins favorisés en 
B'intitulant consvles ordinarii. Quant aux consules suffecH, ils ne 
consentirent jamais à enregistrer ce signe d'infériorité et s'intitulèrent, 
ainsi que les autres le faisaient le plus souvent, tout simplement 
consiUes, U n'y a pas dVxemple plus ancien de Tépilhète d'ordina- 
rius, prise par les consuls éponymes, d'après Borghtsi, que celui 
de Valérius Gratus Sabinianus qui fut consul ordinaire en Tan de 
Rome 974 (deJ.-C. 221), sous le règne d'Héliogabale (voy. InscrizUme 
diConcordiay/énn, de rinst, arch,, 1853, p. 200). 



40 ESSAI 

Italie, des sommes considérables placées par TÉtat sur 
hypothèque^ la surintendance de ces revenus fut confiée 
à des procurateurs^ simples chevaliers, ainsi que nous 
l'apprennent de nombreuses inscriptions relatives aux 
personnages revêtus de cette charge publique (1). Les 



(1) On trouve un g^and nombre d'inscriptions rappelant les gusesto- 
res alimentorum, ou bien encore quœstores pecuniœ ou arcœ alir 
mentariae^ dont les fonctions semblent avoir été municipales. Ces 
questeurs se trouvaient sous la juridiction d'autres magistrats nom- 
més par l'empereur, et qui ont porté pendant les règnes de Trajan, 
d* Adrien, d'Antonin, le nom de procuratores alimentorum ou ali- 
monise. L'examen attentif de toutes les inscriptions qui se rapportent 
à eux fait connaître que cette charge accordée à des hommes ayant 
rempli des fonctions militaires jusqu'au tribunat, ou ayant exercé déjà 
d'autres procurafiones^ n'était confiée qu'à des personnes ayant rang 
de chevalier. Les procurateurs paraissent avoir étendu leur action 
chacun sur une des provinces de l'Italie où ils se trouvaient dé- 
signés par leurs fonctions pour exercer une haute surveillance sur 
tout ce qui regardait les secours alimentaires. C'e.vt ainsi que nous 
trouvons dans les monuments épigraphiques des procuratores alimerir 
torum per Transpadum, IHstriam et Liburniam, des procuratores 
ad alimenta Sruttii, Calabrlœ et Apuliœ , d'autres sintitulant 
procuratores alimentorum vise FlaminiXy etc. Au-dessus de ces 
procurateurs, et conformément à ce qui se passait pour d'autres ad- 
ministrations, telles que la direction des eaux présidée par X^consula- 
ris aquarum, ou celle des travaux publics présidée par le curator ope- 
rum publicorum, la direction suprême des secours alimentaires avait 
été confiée par Trajan à un personnage consulaire dont relevaient tous 
les procuratores alimentorum des provinces, de la même manière 
que les procuratores rigesimx hereditatum relevaient du prsefectus 
ararii milltaris, M. Borghesi a supposé que le premier consulaire 
qui ait exercé ces fonctions importantes avait été le Pomponius Bassus 
dont on lit le nom dans la table alimentaire de Veleja, et qui plus tard 
est nommé patron de Ferentino par une délibération dans laquelle on 



i 



SUR MARG-AURÈLE. 41 

choses restèrent en cet état sous les règnes d'Adrien et 
d'Antonin ; mais, dès les premières années du règne de 
Marc-Aurèle, nous voyons des consulaires ou des pré- 
teurs mis à la tète de cette institution, dans les difTé- 
rentes provinces de l'Italie, sous le titre de préfets ali- 
mentaires , preèfecti alimenlorum. Il est à présumer 
que Marc- Aurèle, animé des sentiments de commisé- 
ration qu'il devait à un naturel bienveillant, et que fa- 



cile ce personnage éminent comme ayant été placé, sous Trajan, à la 
tête de rinstitution par laquelle cet empereur a veillé au salut éternel 
de ritalie : Demandatam sibi curam ah indulgent issimo imp, Cae- 
sare Nerva Trajano Augusio Germanico qua œternitati Italiœ suœ 
prospexit secundum liberalitatem ejus ita ordinari ut omnis «tas 
curœ ejus merito grattas agere debeat (Borghesi, Sui pre/etti alim.). 
Or les expressions employées en parlant de rinstitution à laquelle pré- 
sidait Bassus ne peuvent guère s'entendre, surtout au début du règne de 
Trajan, que du senrice des secours alimentaires en faveur des jeunes 
enfants de condition libre, service créé vers cette époque; et l'inscription 
date en effet des premières années du règne de Tempereur, puisqu'il 
n'y porte pas encore le surnom de Dacicus (voy. la Table de Bronze 
publiée par Gruter, 456, 1, et par Orelli, n. 784). Quoi qu'il en soit, un 
prœfectus alimentorum personnage consulaire, des procuratores ali" 
mentorum pris dans l'ordre des chevaliers et préposés à l'administra- 
tion alimentaire de chaque province, des quœstores alimentarii nom- 
més par les municipes, telle parait avoir été, pendant toute la première 
moitié du second siècle, et jusqu'aux réformes apportées à l'institution 
par Marc-Aurèle, la hiérarchie des fonctionnaires employés à la distri- 
bution des secours alimentaires de fondation impériale (voy. le Mé- 
moire sur la Tabula alimentaria Bœbianorum insérée par Henzen 
dans les Annal, de l'Inst, archéoL, 1844, pp. 39-48 ; les Ricerche in- 
torno i due primi prœfecti alimentorum, par Borghesi,^u//. de Vinst. 
archéol., 1844, p. 125127, et l'intéressant travail de M. E. Desjar- 
dins De Tabulis allmentariis^ Paris^ 1854). 



i2 ESSAI 

vorisait dès lors le stoïcisme régénéré, donna à l'insti- 
Uition philanthropique de ses prédécesseurs des bases 
plus larges encore, et voulut, dans son zèle pour les 
classes souffraoteSi que les administrateurs de ces de- 
niers du pauvre fussent revêtus de pouvoirs plus grands, 
afin qu'ils pussent faire plus de bien. C'est à ce chan- 
gement des procurateurs alimentaires en préfets, des 
simples chevaliers en consulaires, changement dont 
nous devons la connaissance à Tépigraphie, qu'il nous 
faut probablement rapporter une phrase de Jules Capi- 
tolin, où il dit d'une manière trop vague que l'empereur 
prit de sages mesures pour la distribution des aliments 
publics : De ulimentis publias mu/ta prudenter inve^ 
nit {\). A l'occasion de Tunion de sa fille Lucile, fiancée 
avec Lucius Vérus qu'elle alla rejoindre en Syrie où 
fut célébré le mariage, Marc-Aurèle créa aussi de nou- 
velles catégories de jeunes enfants que l'État' devait dé- 
sormais se charger d'entretenir à l'aide des dons consa- 
crés par les deux empereurs à cet usage : tout nous 
porte à croire que, de même qu'on avait donné le nom 
de Fiiustiniani ou d' Cfpiani snxx enfants secourus par 
les fondations dues à Faustine, la fenmie d'Antonin, ou 
à Trajan, qui appartenait à la famille Uipia, de même 
on appela Jureliani ou leriani les enfants admis à 
profiter de la nouvelle fondation. Ainsi s'expliquerait 
une phrase de Capitolin, par laquelle il nous apprend 
qu*en faveur de Theureuse alliance qui venait unir en- 



Ci) fie de Marc-Aurtlej c« n. 



SUR BIARG-AURÈLE. 48 

core plus étroitement les deux empereurs, ils appelèrent 
à profiter de l'assistance publique de jeunes gafçons 
et de jeunes filles auxquels oti donna de nouveaux 
nomsy pour les distinguer de ceux qui recevaient leur 
pension alimentaire sur les foûdatiotis précédentes : 
Pueros et puella^ nouotuM notninum ftufnèntaH» 
perceptiorU ùdscribi prstceperant , Nous (iroyOûs de- 
voir suivre ici la cotrectiott proposée par SaumaiM, 
qui lit dans de passage no\?orwrh hotninum^ au lieu de 
novorum homitium ^ expression qui M présenterait ici 
sous un aspect itilaolite (1). 

C'est encore pehdant le séjour de L. Yérus en Orîebt 
que nous devons placer une réforme opérée pât" Marc- 
Aurèle dans l'administration de l'Italie^ et sur laquelle 
Gapitoiin s'exprime avec sa concision ou pour mieux 
dire sa sécheresse ordinaire : « Il donna, dit-il, des juges à 
ritalie, suivant l'exemple d'Adrien, qui avait chargé des 
consulaires d'y rendre la justice (2). » En effet, Spartien 
confirme la dernière partie de cette assertion dans sa vie 
d'Adrien y lorsqu'il nous apprend que cet empereur avait 
nommé juges quatre personnages consulaires dont la juri- 
diction s'étendait sur toute la péninsule (3), et qui, ainsi 
que Ta conjecturé Noris, avaient probablement pour 
mission de diminuer, au profit de la centralisation ou 



(i) Voy. la note de Saumaise dans Fédition des Script. HUt. Aug, 
cnm notis variorum, Leyde, 1671^ t. l^p. 3i8^ et Henzen, Tab, alim, 
Bsebian.^ p. 20. 

(2) P^ie de Marc-Aurèle, c. xi. 

(3) rie d* Adrien, c. m. 



44 ESSAI 

du pouvoir impérial^ l'indépendance des magistratures 
municipales. Rien de plus dans les historiens sur cette 
institution, si ce n'est que nous apprenons par Appien 
d'Alexandrie qu^elle cessa d^exister peu de temps après 
la mort d^Adrien (1) : mais ici encore l'épigraphie vient 
à notre secours. De nombreuses inscriptions, mention- 
nant les nouveaux juges ou Juridici institués par Marc- 
Aurèle, nous font connaître , d'abord^ que l'institution 
primitive avait été changée en ce point que ce n'étaient 
plus des consulaires, mais des personnages prétoriens, 
c'est-à-dire n'ayant encore exercé que la préture, qui 
étaient nommés à ces nouvelles fonctions^ puis ensuite 
que leur nombre avait été porté de quatre à cinq, entre 
lesquels se trouvaient partagées les onze régions de l'Ita- 
lie délimitées par Auguste^ ou plutôt neuf de ces ré- 
gions : en effet, nous ne trouvons aucune trace de 
Juridici dans la première région, composée du Latium et 
de la Gampanie, non plus que dans la septième, qui for- 
mait l'Étrurie. Probablement ces deux régions, placées 

• 

dans le voisinage de Rome, en appelaient directement 
aux tribunaux de la capitale, se trouvant d'ailleurs 
comprises, pour la plus grande partie, dans le rayon de 
cent milles sur lequel s'étendait la juridiction du préfet 
de la ville (2). Maintenant, et toujours à l'aide des ins- 

(1) Apparet enim tune quoqu^ regiones Italias distributas fuisse 
proconsulibus ; qui mos^ quidem^ longo post tempore renovatus est ab 
Adriano imperatore; sed non diu post ejus obitum duravit {DeBello 
civil, y \. i,c. 38). 

(2) La dixième région de Tltalie^ on la Vénétie^ et la onzième, ou 
la Transpadane^ furent réunies sous un même Juridicus appelé Juridicus 



^ 



SUR MARG-AURÈLE. 45 

criptioDS, nous pouvons supposer qu'à leurs fonctions 
de juges suprêmes, les Juridici ajoutaient encore le soin 
important de veiller à rapprovisionneraent des contrées 
dans lesquelles ils administraient la justice. Nous voyons 
du moinSy par une inscription de Rimini, qu'un Jaridi eus j 
qui administrait l'Ombrie et la Flaminienne, reçoit des 
actions de grâce pour les services rendus à une époque 
de disette (l), tandis qu'une autre inscription de Concor- 



Transpadanx ou Juridicus per Transpadum, La neuvième région, 
ou laLigurie, et lahuilièaie, ou l'Emilie, étaient de même réunies sous 
le Juridicus per jErniliam et Uguriam. La seconde région de Pline, 
composée de l'Apulie et de laCalabre^ avait à sa tèle le Juridicus per 
Apuliam et Calabriam. La troisième région, comprenant la Lucanie 
et le Bruttium, nous offre un Juridicus per Lucaniam et Brittios. Un 
autre Juridicus présidait aux cinquième et sixième régions de Pline, 
c'est-à-dire au Pioénum et à TOmbrie^ sous le titre de Juridicus per 
Flaminiam et Umbriam. Quant à la quatrième région de Pline, ren- 
fermant les Frentani^ les Maruccini, les Peligni, les Samniles, les Sa- 
bins, et pour laquelle on ne trouve pas dans les inscriptions de Juri- 
dicus particulier^ M. Borgbesi suppose qu'elle avait été divisée entre 
les deux Juridici du Pioénum et de l'Apulie (Voy. le Mémoire sur une 
inscription honoraire de Concordia, inséré par M. Borgbesi dans les 
AnncUes de corresp. archéol.y 1853, p. 196-209). 

{\) C. Cornélius Félix Thrallus, Juridicus per Flaminiam et Um- 
briam^ est complimenté par les habitants des sept quartiers qui fco*- 
maient la ville d'Ariminnm et par les différentes corporations de cette 
ville ob eximiam moderatUmem et in sterilUate annonce laboriosam 
erga ipsosfidem et industriam ut et civibus annona superesset et 
vicinis civilatibus suboetUretur (Voj. pour cette inscription, trcravée 
à Rimini, près de l'arc d'Auguste, ï Histoire de JUmini, par le doc- 
teur Tonini, 1. 1, p. 363^ et Orelli^ 3177;. On ne saurait confondre les 
attributions des Juridici^ relativement à l'approvisionnement des pro- 
vinces, avec les foDCtioos remplies par les prxfecUalimentomm^ dont 
nous avons parlé tout à rbenre. 



46 OSAI 

dia, qai a pour nous Tavantage de rappela le premier 
Juridicus envoyé par Marc-Aurèle dans la Transpadane, 
le félicite également d'avoir 8a remédier aux difficultés 
de Tannone : ProviderUia maximorum imperatorwn 
rnissus urgentis annonsR dijficuttates jwii (1 ). Comme 
la seule disette mentionnée par Gaiùtolin, sous le règne 
de Marc-Âurèle, eut lieu dès les premiers temps de son 
avénementy à la suite des débordemenls du Tibre qui 
ravagèrent la contrée alors qu'éclalaient les mouve- 
ments de la Bretagne et la guerre parthique, nous obte- 
nons la date approximative de Tinstitution des Juridici^ 
qui semble avoir été Tune des premières réformes ac- 
complies sous le nouveau règne. 

Vers la même époque, et même un peu de temps au- 
paravant, Marc-Aurèle instituait une magistrature des- 
tinée à veiller sur le sort des enfants privés de leurs 
parents: c'était la préture tutélaire. Capitolin nous dit eu 
effet que Tempereur créa, le premier , un préteur des 
tutelles chargé de surveiller les tuteurs, qui jusqu'alors 
n'avaient eu de comptes à rendre qu'aux consuls (2). 
On voit que, dans toutes ces créations, l'enfance, le dé- 
nûment, la faiblesse ou la misère, avaient le privil^e 
d'attirer les premières pensées du prince, dont la philo- 
sophie semble avoir été une continuelle préoccupation 
du bonheur de l'humanité. Par une singulière coïnci- 
dence,, le premier préteur des tutelles devint, au sortir 

' ■■'«■■l ill . • \ 1 i " . t • • ■ m ■ ■ j i 1 

(i) Am. detIusHtut archéol,, 1853^ p. 188. 
(2) f^ie (fJntonin le Philosophe, c. x. 



SUR MARC-AURÈLE. 47 

de cette charge, le premier Juridicus envoyé dans la 
T( anspadane et dont nous parlions tout à Tbeqre, L'ins- 
cription où nous est conservée la liste des fonctions qu'il 
a remplies, et où nous lisons que ce fut à lui que Ait 
confiée pour la première fois par les empereurs très- 
sacrés la magistrature qui devait veiller sur les pupilles, 
Cui primo jurUdictio pupillaris a sanclissimis impera-^ 
toribus mandata est (1), ne nous a pas appris comment 
se nommait ce magistrat. Elle est acéphale, et les pre** 
mières lignes, où devaient se trouver ses noms, contien- 
nent à peine quelques traces de lettres. Toutefois la 
savant Borghesi, par de nombreuses inductions et les 
rapprochements les plus ingénieux, a reconnu que ce 
personnage, qui a joué un rôle si important dans les nou- * 
velles institutions de Marc^Aurèle, devait être Arrius An- 
toninus, parent de l'empereur Antonin, et auquel Fronton 
a adressé quelques lettres, alors justement qu'il exerçait 
les fonctions de Juridicus dans la Transpadane. 

L'une des premières conditions nécessaires à la bonne 
exécution des mesures d'assistance publique auxquelles 
Marc-Aurèle attachait tant d'importance, était de cons- 
tater l'état des enfants qui naissaient en Italie. Dans ce 
but, l'empereur établit, pour les différentes régions de 
la Péninsule, des officiers de l'état civil chargés de rece- 
voir la déclaration que les parents de condition libre fu- 
rent obligés de faire dans les trente jours qui suivaient la 

(1) Imcrizione onoraria di Concordia, Borghesi^ Ann, 4e P/nst, 
archéoL, 1853, p. 188-227. 



48 ESSAI 

naissance de leurs enfants. Quant aux enfants qui nais- 
saient à Rome^ ils étaient inscrits sur les registres des 
préfets du trésor de Saturne, afin d'avoir à prendre rang 
suivant leurs besoins dans les distributions publiques de 
Tannone (1). Non-seulement l'empereur s'occupait ainsi 
de ce qui regardait les personnes, mais il parait avoir 
aussi réglé la transmission des biens et avoir fait, ainsi 
que nous lapprend J. Capitolin, de nouvelles ordon- 
nances concernant les ventes à l'encan (2). On pourrait 
croire, d'après cette indication, qu'on lui doit l'institu- 
tion des préteurs hastaires, prœtores hasiarii^ chargés 
des ventes aux enchères ; d'autant plus que, des deux 
inscriptions qui nous les font connaître, l'une est datée 
du règne de Marc-Aurèle: mais, si l'inscription, où nous 
trouvons mentionné un praetor ad hastas , est authen- 
tique, ce dont on a douté (3), elle ferait remonter cette 
charge jusqu'au règne de Tibère, puisqu'elle est consa- 
crée à un certain Novellius Torquatus, qui, sous les yeux 
et au grand étonnement de cet empereur, avait avalé 
d'un seul trait trois congés de vin> c'est-à-dire près de 
dix litres , ainsi que Pline nous Tapprend (4). 

Aucun prince, dit encore le biographe de Marc-Aurèle, 



(1) J. Capitolin, Vie de Marc-Antonin le Philosophe^ c. ix. 

(2) Ibid. 

(3) Voy. Muratori, 750, 9; — Borghesi, Ann. InsL archeol., 1846, 
p. 317; — Henzen^3« vol. d'Orelli, 6453. Mommsen dit, à proposée 
cette inscription : Mihi titulus a Muratorio ex schedis editus valde 
suspectus est, 

(4) H. N., i. XIV, c. 28. 



SUR MARC-AURÈLE. 49 

ne montra plus de déférence pour le sénat romain, que les 
empereurs du premier siècle de notre ère avaient courbé 
sous leur despotisme. Afin d'entourer les sénateurs 
d'une plus grande considération, il confiait, par délé- 
gation, à ceux d'entre eux qui étaient préteurs ou con- 
sulaires la décision d'affaires importantes ; il attribua 
à ce grand corps de l'État la connaissance de tous les cas 
où on en avait appelé de la décision des consuls, et il 
confia souvent à des sénateurs la curatelle des cités (1). 



(1) Curatores multis civitatibus, quo lafius senatorias tenderet 
dignitates, a senatu dédit (M. Anton., c. xi). La charge de curateur a 
été étudiée dès qu'on a commencé à s'occuper (ie l'administration ro- 
maine. Panciroli {De Magist, Mun., c. xi), Valois (Amm. Marcel., 1. iv, 
c. 7), Godefroy {Cod. Théod., 1. xii, tit. i, 1. 20),Roth {De Re Munie. 
Rom., p.. 98), Garzetti {Délia Condiz.deW Imp., t. Il, p. 83 sqq.), d'au- 
tres encore, ont recherché, dans les textes historiques ou dans les lois, 
quelles étaient les attributions du curator Reipublicœ. Ce sont toute- 
fois les inscriptions qui ont récemment éclairé d'un jour tout nouveau 
cette charge importante dans l'organisation politique de l'empire. L'é- 
minent épigraphiste Mgr Marini en avait dit quelques mots, à la fm du 
siècle dernier, dans son beau travail sur les Frères Arvales (Rome, 1796, 
vol. n, pp. 680-681,686-687); puis, il émit, au commencement de ce 
siècle, et comme simple rapprochement, l'opinion qu'il y avait quel- 
quefois identité entre les attributions du curateur et des Quinquen- 
nales ou Duumvirs quinquennaux (/ Quinquennali, la medesima 
cosa, aile volte, con i curatori, Pap. Dipl., p. 250). De savants lé- 
gistes ou archéologues, M. Savigny {Hist. du droit romain au moyen 
âge, t. 1), M. Marquardt {annales d'antiquité de Th, Bergk^ 1843), 
et après eux quelques autres historiens du droit romain, qui croyaient 
ne pouvoir s'égarer sur les traces de si bons guides, ont forcé les con- 
séquences du rapprochement fait par Marini, en voulant identifier com- 
plètement la quinquennalité et la curatelle. 11 était donné à M. Henzen 
et à M. Zumpt de protester contre cette assertion, et de prouver tous 

XABC-AURÂLB. Ix 



50 ESSAI 

Si MaroAurèle se trouvait à Rome, il se faisait une loi 
d'assister aux séances, alors même que rien n'y récla- 
mait sa présence : s'il avait à y traiter quelque sujet qui 
l'intéressât, il revenait à jour fixe, fût-ce même du fond 
de la Gampanie, et souvent on le vit assister aux comices 



deux en même temps, l'un à Rome, l'autre à Berlin, par l'examen 
comparé des documents épigraphiques, que les curateurs et les duum- 
virs quinquennaux différaient par le nombre, par les attributions, par 
l'origine de leur pouvoir, par tout ce qui constitue deux charges en- 
tièrement distinctes l'une de l'autre. (Voy. Henzen, Sui curatori 
délie città anliche^ Ann. deU Inst. arch.^ 1851, p. i — 35, et 
Zumpt, Comment, Epigr, ad antiq, Rom» pertinent, Berlin, 1850, 
p. 146 sqq.). En effet, le curateur, ou, comme il s'appelait dans les 
villes grecques, le logiste {Curator Reipublicœ qui grœco vocabtUo 
logista nuncupatur, Cod. Justin., l. i, 54, 3), apparaît seul sur les 
monuments : les exemples en sont nombreux, et, pour nous borner ici 
au règne de Marc-Auréie dont nous nous occupons, on voit au musée 
de Palerme une inscription où les habitants de la ville de Tyndaris 
adressent à ce prince, par les soins du curateur de la ville, une dédi- 
cace dans Tannée môme à laquelle il était parvenu à l'empire, et pro- 
bablement pour consacrer son avènement : Imp, Cassari Divi AntO' 
nini/, Divi Hadriani nepoti Divi Trajani Parthici Pronepoti^ Dici 
Nervije abnepoti^ M. Aurelio Aug. P. M, Trib. Pot, XVy cos. III. 
PP. col. Aug, Tyndari d. d, CVRAJVTE M.VALERIO VITALE CVRA- 
TORE {Bull, Dell' Imtit, arch., 1845, p. 59). Les Quinquennales^ au 
contraire, lorsqu'ils sont mentionnés dans Texercice de leurs fonctions, 
apparaissent au nombre de deux, Duumviri quinquennales : ainsiy par 
exemple, ce monument élevé à la mémoire d'Antonin par le sénat et le 
peuple de Lavinium, curatoreM.Annio Sabino Libone c. v, curafif^ 
tibus Ti, Julio Nepotiano et P, jEmilio Donatiano prœt. 777 Q, Q, 
Laurenliam (Fabretti, p. 682, n" 67). M. Zumpt a prouvé d'ailleurs, 
dans le travail que nous citions plus haut, que les quinquennaux ne 
formaient pas une magistrature particulière, mais n'étaient autres que 
les duumvirs ou quatuorvirs juridicundo, qui, dans l'année du lustre. 



SUR MAROAURÈLE. 51 

jusqu'à la nuit, ne quittant pas sa place que le consul 
n'eût prononcé la formule consacrée : « Nous ne vous 
retenons plus , pères conscrits : Nihil vos moramur^ 
patres conscripti. » Persuadé qu'il n'y a pas de bonne 
justice si elle est lente à se montrer, il veilla surtout à 



prenaient ce surnom et exerçaient les fonctions de censeurs. Enfin peut- 
il y avoir confusion, lorsque nous voyons le même personnage remplir 
tour à tour dans la même ville la charge de duumvirquinquennalis, puis 
de curateur? tel, par exemple, que C. Matrinius Aurélius, qui, dans une 
inscription d'Hispellum (Spello, près de Foligno; voy. Murât., 153,3), est 
appelé : «dilis^ quœstor^ duumvir, iterum quinquennalis juridi- 
cundo hujus splendidissimœ colonise, curator reipublicœ ejusdem 
colonise. Les curateurs n'av^i^nt donc point de collègues dans la cité, 
et ils y étaient nommés par la volonté de Tempereur. Nous n'en au- 
rions pas la preuve directe en retrouvant sur les monuments épigra- 
phiques la mention de cette nomination impériale, que nous la pres- 
sentirions en remarquant combien il y a peu d'exemples de curatores 
reipublicœ nommés dans le même municipe où ils avaient exercé les 
magistratures municipales (Voy. les Inscr. citées à ce propos par Henzen, 
1. c.)- Si les principaux habitants de la cité avaient nommé leur cura- 
teur comme ils nommaient leurs questeurs, leurs édiles ou leurs duum- 
virs,ils n'auraient pas été le chercher hors de son sein. Puis les charges 
municipales obligeaient à résider : la curatelle, au contraire, était 
compatible avec d'autres charges plus importantes qui appelaient le 
titulaire dans d'autres contrées. M. Borghesi a cité à ce propos l'ins- 
cription où Modestus Paulinus est nommé comme CUR.REI.P.SPLEN- 
DIDISSlMiE.CIVITATIS. MARSorttm . MARRwcmorwm. EODEM. TEM- 
PORE.ET.CUR.VIAR.TIB.VAL.ET.AUM. {Burbuleio , p. 35). Une 
inscription de Cœre où Its Décurions décident de la construction d'un 
local pour la réunion des Jugustales, avec la clause qu'il en sera 
écrit au curateur de la ville, puis la réponse de ce curateur rapportée 
dans la même inscription et datée d'Ameria en Ombrie (voy. Nibby, 
Analisi, 1. 1, p. 353), sont une preuve nouvelle de cette faculté qu'a- 
vaient les curateurs de résider ailleurs que dans les cités où cependant 

îx. 



52 ESSAI 

la prompte expédition des affaires : aussi crut-il devoir 
ajouter aux fastes un certain nombre de jours pendant 
lesquels les tribunaux restaient ouverts , de telle sorte 
qu'il avait porté au nombre de deux cent trente par an- 
née les jours où il était permis de rendre ta justice. 



ils devaient exercer leur contrôle. Quant aux attributions des curateur», 
il est difQcile de ne pas distinguer les époques^ et de ne pas reconnaî- 
tre par Texamcn comparé des textes et des monuments que ces fonc- 
tionnaires^ qui devinrent probablement, à la fin du second siècle de 
notre ère ou au commencement du troisième, une magistrature ordi- 
naire des cités, avaient été à leur origine, sous Nerva et Trajan, et pen- 
dant au moins les cinq ou six règnes'suivants, des administrateurs ex- 
traordinaires donnés par les empereurs aux villes pour y contrôler prin- 
cipalement la gestion des ûnances, qui s'étaient trouvées dilapidées, 
surtout dans les cités asiatiques. L'État se prévalut évidemment de ces 
nouveaux agents pour centraliser de plus en plus le pouvoir, en plaçant 
au-dessus de la représentation municipale des hommes de son choix^ 
dont le contrôle s'étendait à presque toutes les branches'de l'adminis- 
tration, ainsi qu'on peut le voir par les textes épars dans les recueils de 
jurisprudence. Reste à reconnaître quelle fut la part de Marc-Aurèle 
dans l'organisation des curateurs de cité. Jules Capitolin nous dit qu'il 
choisit des sénateurs pour exercer la curatelle dans un grand nombre 
de villes, et qu'il voulut ainsi augmenter l'influence des membres du 
sénat, probablement en leur accordant une action directe dans ce pre- 
mier démembrement des franchises municipales au profit de l'État. On 
pourrait supposer, d'après l'assertion du chroniqueur latin, qu'avant 
Marc-Aurèle les curateurs étaient pris dans l'ordre des chevaliers, ou 
même en dehors de cet ordre, parmi ceux qui n'avaient rempli que de 
simples charges municipales, et qu'on n'y appelait pas de sénateurs. 
Mais nous avons des exemples du contraire : ainsi L. Burbuléius était 
déjà au rang des prétoriens, sous Adrien, lorsqu'il fut curateur de Nar- 
bonne, d'Ancône et de Terracine (Borghesi, Burbuleio). M. Pontius 
Laetianus Lartius Sabinus, candidat de l'empereur Adrien alors qu'il 
fut nommé tribun du peuple, sortait de la préture quand il fut cura^ 



SUR MARC-AURÈLE. 63 

Pour opérer tant de réformes utiles, Marc-Aurèle s'en- 
tourait des hommes qu'il croyait les plus capables de le 
seconder dans ses vues philanthropiques, et parmi eux il 
n'avait garde d'oublier les disciples du Porlique qui l'a- 
vaient initié à la pratique de la philosophie stoïcienne, 
telle qu'on la comprenait alors, c'est-à-dire dépouillée de 
cette rigueur première qui aurait voulu faire de la pilié 
une faiblesse indigne de l'homme. Dès la seconde année 
de son règne, l'empereur nomma consul son maître Ju- 
nius Rusticus : Thémistius nous dit que Marc-Aurèle 
l'avait arraché à ses livres pour partager avec lui le far- 
deau de l'empire (Ora^. 13 et 17). C'était, en effet, le se- 
cond consulat qu'obtenait le maître bien-aimé de la 
jeunesse du prince, et il ne devait en sortir que pour 
exercer la préfecture de Rome, haute dignité qui, à cette 



teur de la ville d'Orange, dans la Narbonnaise (Gruler, 457,2); Popi- 
lius Pedo, sous Antonin, était consulaire et curateur de Tivoli (Grut. 
457,6), etc. D'autre part, sous Marc-Aurèle lui-même, nous voyons 
Sextus Julius Possessor nommé curateur avec le grade de chevalier; 
C. Véianius Rufus, qualuorviret patron des Camertes, était admis au 
rang des chevaliers, puis donné comme curateur aux Plestiniens par 
Septime Sévère et Caracalla (voy. Murât. 755,1, avec les corrections de 
Mengozzi : De* Plestini Umbri, p. xxv ; cf. Henzen, Sui Curatori, 
p. 21). P.Posihumius Marianus, n'appartenant pas à Tordre sénatorial, 
était nommé par les mêmes empereurs (Gruter, 458,8), etc. 11 ne faut 
donc pas donner aux paroles de Gapitolin un sens absolu. Des séna- 
teurs avaient été curateurs avant Marc-Aurèle, des chevaliers le fu- 
rent sous son règne et après lui ; mais il eut plus souvent recours que 
ses prédécesseurs au sénat, pour y choisir les hommes auxquels il con- 
fiait, comme à ses délégués, la haute surveillance des administrations 
municipales. 



54 ESSAI 

époque, amenait immédiatement à la seconde nomination 
consulaire, ou bien ne s'accordait qu'à celui qui avait été 
deux fois consul, ainsi qu'on peut le prouver par de nom- 
breux exemples (1 ). Rusticus exerça pendant plusieurs 
années ces fonctions, qui lui assuraient une des premières 
places dans les conseils du prince : nous en avons la 
preuve non-seulement dans le rescrit du Digeste adressé 
par Marc-Aurcle et Vérus à Rusticus, préfet de la ville : 
Ad Junium Rusticum amicum nosirum prœfectum 
urbis (2j, mais aussi dans la condamnation de saint 
Justin prononcée par Rusticus pendant sa magistrature 
et que les calculs d'Eusèbe placent en l'an de Rome 920 
(de J. C. 167), cinq ans après son second consulat. Nous 
pouvons ajouter à ce sujet que quelques poids anciens, 
qui portent pour inscription EXAVCT. Q. JVNII RVSTICI 
PR. YRB, avaient fait supposer à Tillemont, ainsi qu*à 
plusieurs autres historiens ou antiquaires, que Rusticus 
avait été préteur de la ville, Prœtor Urbanus (3); mais 
il s'agit ici de ces mêmes fonctions de préfet qu'il rem- 
plit après son second consulat, et les sigles PR. sont 
dans ce cas, contre l'habitude du style épigraphique, 
l'abréviation de prœfectus , ainsi que l'a prouvé une 



(i) Voy, ceux de Catilius Sévéru8, d'Annius Vérus, de Valérius Asia- 
ticu8, de Salvius Julianus^ de Sergius Paul us, d'Aufidius Victorinus, 
d'Helvius Pertinax, etc. appartenant à peu près à la même époque et 
cités par Borghesi dans son Mémoire sur r£;^()( (// Giovenale, Rome, 
1S47. 

(2) Dig,,\.iLLVx, U i, 1, 3. 

(3) Yoy. Tillemont^ Hist, des empereurs, t. U, p. 346. 



SUR MARC-AURÈLE. 55 

inscription trouvée à Mayence et publiée par Orelli (1). 

Pendant que MarcAurèle, entouré de sages conseillers, 

• 

veillait sur Tempire et modifiait dans Tintérêt du peu- 
ple l'administration de l'Italie, Lucius Vérus, se livrant 
dans la ville d'Antioche au goût qu'il avait pour le 
plaisir, confiait à ses généraux le commandement de son 
armée(2). Grâce à leur habileté, les armes romaines n'eu- 
rent point à souffrir de l'incapacité du jeune empereur. 
Statius Priscus, qui s'était dirigé sur l'Arménie, prit Ar- 
taxate, la capitale du pays, qu'il rendit à son souverain 
légitime (3), tandis qu'Avidius Gassius, marchant contre 



(1) EX AVCTORITATE Q.IVNI . RVSTia . PRAEF . VRBIS (Orelli, 
n» 4345). 

(2) 11 semble résulter d'un passage de Fronton que L. Vérus ait 
voulu d'abord obtenir la paix à tout prix, et qu'il ne se soit déterminé 
à faire combattre ses troupes qu'après avoir vu ses propositions refusées 
par Voiogèse. Fidèle à son rôle de panégyriste, le précepteur des deux 
princes ne voit dans cette conduite honteuse d'un de ses élèves 
qu'un noble élan d'humanité : « Il s'était empressé d'écrire, dit-il, pour 
demander la paix. Le barbare, ayant refusé ses offres avec dédain, en 
fut sévèrement puni. Rien ne prouve mieux combien Lucius avait à 
cœur la conservation des troupes qu'il commandait, puisqu'il voulait 
acheter au prix de sa gloire une paix qui n'eût pas coûté de sang; 
bien différent de Trajan, qui préférait une gloire acquise par le sang 
du soldat (voy. Fronton, Principia historix, dans les lettres de Marc- 
Aurèle et de Fronton, éd. Cassan, t. II, p. 333). » 

(3) Ce roi s'appelait Soème ainsi que nous l'apprenons de Photius. 
Chassé de son royaume par Us Parthes, il s'était réfugié à Rome, où 
il fut admis dans le sénat et nommé consul. La victoire de Priscus 
lui rendit son trône ; on frappa à cette occasion en l'honneur de 
L. Vérus des médailles où on le voit assis sur un siège élevé et posant 
la couronne sur la tête d'un personnage qui se tient debout devant 



56 ESSAI 

les Parthes, les forçait à batlre en retraite, envahissait 
la Mésopotamie , pillait ou brûlait Séleucie , rasait le 
palais des rois de Perse à Gtésipbon, et pénétrait jusqu'à 
Babylone (1). Ces brillants succès forcèrent Vologèse 



lui. On lit pour exergue : REX ARMENHS DATVS IMP II.TR.POT. 
ÏÏTï.COS.H.S.C. La quatrième puissance tribunitienne de Vérus nous 
donne pour date de la conquête de l'Arménie Tan de Rome 917 (de 
J.-C. 164). 

(1) Quelques phrases éparses dans Lucien (Quo modo HUt. sit con^ 
scrib, §§ 19, 20, 21, 28, 29) semblent indiquer que la conquête de la 
Mésopotamie n'eut pas lieu sans de grands efforts de la part des Ro- 
mains. 11 y aurait eu plusieurs batailles livrées, l'une près d'Europos, 
sur les bords de TEuphrate, une autre près de Sura, à trois journées 
de marche au-dessous d'Europos. Cassius, poursuivant ses avantages, 
aurait forcé l'ennemi à fuir devant lui, et se serait emparé d'Êdesse, la 
capitale de TOsroène. Plusieurs monnaies, appartenant à quelques 
petits princes de ces contrées, y auront été probablement frappées à 
la suite de la conquête. Elles portent d'un côté la tête de Marc-Aurèle, 
de Vérus, de Faustine ou de Lucile ; de l'autre, différents types avec 
l'exergue ABrAPOC BAC I A€YC , ou BAC I AGYC MAN- 
NOC *IAOPnMAIOC (Voy. Eckbel, D.N.V., t. UI, p. 512- 
513). Un général des Parlhes aurait été repoussé jusqu'au Tigre, qu'il 
se serait vu forcé de traverser à la nage. Arrivé devant Séleucie, qui 
avait ouvert ses portes sans résistance, Cassius , dit-on, viola ses en- 
gagements et traita en rebelle une ville où ses soldats avaient été 
reçus comme amis. Toutefois Quadratus, cité par Capitolin comme 
ayant écrit une histoire de la guerre des Par thés, justifie le général de 
cette imputation et accuse les habitants d'avoir manqué les premiers à 
la foi jurée (J. Capit., L. f'érusy c. 8;. La première légion, surnommée 
Minervia^ et commandée par son légat M. Claudius Fronton (voy. 
rinscription où Fronton est nommé LEC.AVGG.LEGIONIS.PRLMAE 
MENERVIAE IN EXPEDITIONEM PARTHICAM DEDVCENDAE, Hen- 
ien,3 vol. d'Orel., n* 5478) ; la 11« légion, Ga//ica; la lU* légion, Cyre- 
naica (voy. Boeck,Corp. Inscr. Grxc.^ n® 4554, 4651 ; Boiiet. delC 



SUR MARG-AURÈLE. 67 

à demander la paix, et il dut Tacheter par la perte de 
la Mésopotamie. La guerre avait duré cinq années , 
pendant lesquelles Yérus avait à peine quitté les bos- 
quets de Dapbné ou son palais d*Antioche pour s'avancer 
d'abord jusqu'à TEuphrate, puis pour aller, en 164, 
jusqu'à Éphèse au devant de sa fiancée, la jeune Lucile, 
fille de Marc-Aurèle. Cependant les victoires des Romains 
eurent un retentissement qui porta leur nom jusqu'aux 
extrémités orientales de l'Asie, s'il faut croire les histo- 



Inst. dicor. arch., 1837, p. 170) ; la IVe légion, Scythica (voy. Corp, 
Inscr. Grœc.y deux inscriptions d'Ancyre, n° 4033, 4034, et cf. avec 
l'assertion de Dion, 1. LV, 23) ; la \U légion, Ferrata^ qui avait déjà 
pris part à la guerre parthique sous Trajan, ainsi que le prouve l'ins- 
cription de T. Pontius Sabinus : TR IB.MUi.LEG. VI FERRAT. DONIS 
DONATVS EXPEDITIONE PARTHICA A DIVO TRAIAJNO {Bull. Inst. 
Arch,^ 1851, p. 135 sqq.), et dont nous retrouvons des traces en Afi ique, 
dans les premières années du règne d'Antonin (voy. M. Rénier, Inscr.de 
l'Algérie, n®4360), mais qui n'y fit probablement qu'un court séjour et 
retourna en Orient; la Xe légion, Fretensis; la XV«, ApoUinaris; la 
XVIe, Flavia Firma , qui avait suivi Trajan à la guerre des Parthes 
(Rellerm., f^ig», n® 34) et qui se trouvait encore en Syrie au temps de 
L. Vérus, ainsi que le démontre une dédicace faite à Marc-Aurèle et à 
Vérus par un tribun de cette légion (Orelli , 4998, cf. Borghesi, Burbu- 
leio, p. 39); des détachements de différents corps envoyés pour renfor- 
cer l'armée d'Orient, comme nous l'apprend l'inscription delVIARClANVS 
LEGATVS AVGG SVPER VEXBLLATIONES IN CAPPADOCIA (voy. 
M. Léon Rénier, Mélanges d'épigraphie, p. Ii4etsuiv.), des troupes 
auxiliaires, cohortes ou escadrons de cavalerie (alœ) : tel était l'ensemble 
des forces romaines qui prirent part à la guerre parthique de L. Vérus, 
ou plutôt de ses généraux Avidi us Cassius, Stalius Priscus, Martius Vé- 
rus, qui conduisaient toutes les opérations, tandis que le jeune prince, 
se faisant couper la barbe pour plaire à une couriisane , devenait la 
risée des Syriens et restait à Antioche plongé dans la débauche. 



SS ESSAI 

riens de la Chine sur un fait dont ceux de Roiue ne font 
aucune mention. La première ambassade romaine en- 
voyée aux princes du Céleste Empire est placée par les 
annalistes de cette contrée dans Tannée 166 de notre ère, 
celle même où fut conclue la paix entre les Parthes et les 
Romains. On lit dans les textes chinois que cette ambas- 
sade avait été envoyée par l'empereur Ân-tun, c'est-à- 
dire Marc-Aurèle-Antonin. Les ambassadeurs envoyés 
dans ces régions, alors si inconnues à l'Europe, pour y 
étudier sans doute le commerce de la soie qu'on payait au 
poids de l'or, portaient en présent à l'empereur de Chine 
Hiouan-ti des dents d'éléphants , des cornes de rhino- 
céros, des écailles de tortues. Ils avaient pénétré dans 
le pays, ainsi que le font remarquer les historiens 
chinois, par la frontière méridionale et non pas par la 
route ordinaire de l'Asie centrale ; ce qui s'explique, 
puisque cette roule se trouvait alors au pouvoir des 
Parthes, et que les envoyés de Rome, pour être rendus 
auprès de l'empereur de Chine en 166, avaient dû partir 
avant la conclusion de la paix (1). 



(1) Voy. Gaubil^ Hist. abr, de Pastron, chin. dans les ohserv. 
math.astron.y etc. du P. Souciet, t. II, p. 118. — Klaprolh, Tabl, 
histor, de l^Asie^ p. 69. — HùL des relations polit, de la Chine 
avec les puissances occidentales y par G. Paulhier, p. 17-20. — M. Le- 
Ironne doute que les Européens qui pénétrèrent en Chine à celte épo- 
que aient été envoyés par Marc-Aurèle : « Ces ambassadeurs , dit-il, 
étaient selon toute apparence des marchands qui voulaient se donner 
du relief (^Mémoire où Con discute la réalité d'une mission arienne 
exécutée dans l'Inde sous le règne de l'empereur Constance. Mém. 
de VAcad. des Inscr. et Belles-Lettres^ nouvelle série^ t,X, p. 227).» 



SUR MARC-AURÈLE. 59 

Celle paix signée, Vérus revint à Rome, où les deux 
empereurs célébrèrent leur victoire par un triomphe et 
des jeux solennels auxquels ils assistèrent en costume de 
triomphateurs (1). Le sénat, dans son enthousiasme, 
leur vota par acclamations les tilres de Pères de la patrie : 
ils avaient déjà ceux de Parthiquesj ^Arméniaques et 
de Médiques. Il y avait môme eu à ce sujet combat de 
générosité entre les deux frères, l'un ne voulant pas 
de ces titres si son collègue ne les acceptait pas, l'autre 
refusant de porter de glorieux surnoms dus à des succès 
oblenus en Orient tandis qu'il était à Rome. Fronton, 
qui ne put assister à la séance où eut lieu le débat, lut 
ensuite le discours prononcé à cette occasion par Marc- 
Aurèle et les lettres de Vérus. Il les loue avec cette 



{{) Le triomphe des deux empereurs à Toccasion de la guerre par- 
thique a été cité par les historiens comme l'un des plus magnifiques 
qu'on eût encore offert aux yeux des Romains. Pour la première fois 
deux empereurs étaient montés sur le même char : ils avaient avec 
eux leurs enfants, qu'ils présentaient au peuple comme un gage de 
long avenir. Commode et Annius Vérus, fils de Marc-Aurèle, fu- 
rent créés Césars à cette occasion, et la date précise de cette nomi- 
nation, qui nous a été conservée par Lampride dans sa vie de Commode 
(c. xii), nous donne, par conséquent, celle du triomphe parthique des 
deux empereurs. Cette date est indiquée au 4 des ides d'octobre, sous 
le consulat de Q. Servilius Pudens et de L. Fufidius Pollion, c'est-à- 
dire en l'an de J.-C. 166 (de Rome 919). D'autre part, une inscription 
de la même année, datée du x des kalendes de septembre (Gruler, 
BOX, 12), donne déjà aux deux frères le titre de Médiques qui leur fut 
conféré par le sénat à l'occasion du triofnphe. Il est à présumer, d'a- 
près cela, que la séance dans laquelle cette appellation honorifique 
fut offerte et acceptée précéda de quelques semaines le jour où 
les deux frères montèrent au Capitule. 



60 ESSAI 

emphase de rhéteur qui gâte la plupart de ses lettres : 
a Lequel louer davantage, di^il, ou celui qui demandait^ 
ou celui auquel on demandait? D'un côté, Antonin, ayant 
le commandement, mais soumis ; et de l'autre, toi, Lu- 
cius, gardant ta déférence, mais impérieux à force d'a- 
mour. C'est sous tes auspices et par tes armes que 
Dausara, Nicépbore et Artaxate ont été pris (1) : mais 
cette forteresse inexpugnable placée dans le cœur de 
ton frère, quelles autres forces que celles de ton élo- 
quence l'ont assaillie au point d^amener ce frère à 
accepter le nom d'Arméniaque, qu'il avait refusé (2)?» 
Le refus de Marc-Âurèle était sincère : nous en avons 
la preuve, puisqu'il quitta bientôt des titres auxquels 



(1) Ces trois Tilles furent prises par Statius Priscus (cf. Capitolin^ 
c. ix). Leur conquête date de Tannée 946 et valut aux deux empe- 
reurs la seconde acclamation impériale. La première leur avait été 
décernée lors de leur avènement. La troisième date de 918, ainsi 
que nous rapprennent les monnaies, et fut accordée aux deux frè- 
res en conséquence de la prise de Clésiphon par Avidius Cassius. On 
leur décerna la quatrième après l'envahissement de la Médie^ qui 
eut pour conséquence le traité de paix avec Yologèse en 919. Les 
deux princes se trouvaient donc imperatores pour la quatrième 
fois lors de leur triomphe, qui eut lieu la même année ^ ainsi 
que le prouvent les médailles frappées à l'occasion de c€tte solennité^ 
où on lit : TR.POT.XX.IMP.mi.COS.il. sur la médaille de Marc- 
Aurèle, et : TR.POT.M DlP.imcOS.n. sur la médaihe consacrée 
à L. Vérus. Voy. les observations présentées sur ces deux médailles 
par Tabbé Belley dans VHist. de VAcad. des Insc. et BeUes-LettreSy 
t. XXV, p. 82-93. 

(2) Lettres de Marc-Aurèle et de Frontoriy édit. et trad, par M. Ar^ 
mand Cassan^ 1. 11^ p. 178-181. 



SUR MARC-AUBÈLE. 61 

il ne se reconnaissait pas de droits. Quant à Lucius 
Yérus, nous savons pertinemment qu^il n'était pas 
modeste tous les jours : témoin cette lettre où il ex- 
plique naïvement à Fronton, qui devait être l'historio- 
graphe de la guerre parthique, les meilleurs moyens de 
le mettre en relief auprès de la postérité : « Tu con- 
naîtras les événements de la guerre, lui dit-il, par les 
lettres que m'ont écrites les chefs chargés de la conduite 
de chaque affaire. Noire Sallustius t'en donnera des 
copies. Pour moi^ afin que tu puisses te rendre compte 
de mes plans, je t'enverrai mes lettres, où l'ordre à sui- 
vre en toutes choses est tracé. Si tu désires ausssi quel- 
ques dessins {picturas) , tu pourras les recevoir de Ful- 
vianus; mais, pour te mettre encore plus les faits sous 
les yeux, j'ai mandé à Gassius Avidius et à Martius Yé- 
rus de m'écrire quelques mémoires que je t'enverrai et 
qui te donneront l'intelligence des mœurs et de la ri- 
chesse du pays. Si tu veux aussi que je te rédige quel- 
ques notes, dis-moi dans quelle forme tu les désires, et je 
les écrirai, car je suis prêt à tout pour obtenir que mes 
actions te doivent leur célébrité. Ne néglige pas non 
plus mes discours au sénat ou mes allocutions à l'armée. 
Je t'enverrai encore mes conférences avec les barbares. 
Tous ces matériaux te seront d'un grand usage. Puis il 
est une chose que l'élève aurait mauvaise grâce à vou- 
loir démontrer au maître, mais sur laquelle cependant 
j'appelle ton attention : insiste longtemps sur les causes 
et l'origine de la guerre, et même sur les désastres 
éprouvés en mon absence ; je crois surtout qu'il est 
nécessaire de faire ressortir toute la supériorité des 



62 ESSAI 

Parthes avant mon arrivée, afin que nos opérations ap- 
paraissent dans toute leur grandeur (1). » Malgré ces 
épanchements d'une vanité qui voulait reporter tout à 
elle, la lettre de Yérus est intéressante pour Thistoire 
d'une campagne sur laquelle nous avions si peu de do- 
cuments. Elle confirme par l'aveu même du prince ce 
fait que les deux généraux Avidius Gassius et Martius 
Vérus avaient eu la conduite d'expéditions sur lesquelles 
seuls ils pouvaient donner des renseignements authen- 
tiques ; puis elle prouve que, dans leurs guerres loin- 
taines, les Romains recueillirent avec soin les matériaux 
qui pouvaient les éclairer sur les mœurs et les produc- 
tions des pays parcourus par leurs armées. Si l'histoire 
de la guerre parthique écrite par Fronton nous était par- 
venue, nous y trouverions probablement, au milieu de 
ses déclamations oratoires, plus d'un renseignement pré- 
cieux (2), et nous y verrions peut-être la confirmation 
de ce que nous apprennent les historiens de la Chine sur 
les relations qui s'étaient établies à cette époque entre 
l'Asie orientale et l'empire romain. 



(1) Lettres, etc., t. H, p. 200-202. 

(2) Si nous n'avons pas l'histoire de la guerre des Parthes par 
Fronton, nous savons du moins qu'un grand nombre d'auteurs con- 
temporains s'empressèrent de décrire les événements de cette longue 
campagne, et que les inexactitudes commises à cette occasion furent la 
cause du traité que Lucien crut devoir composer Sur la manière (Técrire 
l'histoire: 002 AEI I2T0PIAN 2nTPA<i>Em. Les noms de Calpurnianus 
de Pompéiopolis, de Caliimorphe, médecin d'une légion, d'Antiochia- 
nus, de Démétrius de Sagalessus, d'Asinius Quadratus, sont parvenus 
jusqu'à nous. 



SUR MARC-AURÈLE. 63 

L'hisloire, qui nous a mesuré d'une main si avare les 
documents relatifs à la guerre des Parthes sous Marc- 
Aurèle, est muette sur cette autre expédition de Bre- 
tagne pour laquelle nous avons vu partir le légat 
propréteur Caipurnius Agricola. Que les troubles de 
cette province aient été occasionnés par un mouve- 
ment des troupes en faveur de Statius Priscus, ou que 
les Bretons se soient révoltés, ce qui parait moins 
probable, il n'en est pas moins vrai que, sous le rè- 
gne de Marc-Aurèle, la puissance romaine ne fit aucun 
progrès en Bretagne, et semble au contraire avoir 
perdu du terrain. L'un des légats d'Antonin, LoUius 
Urbicus, s'avançant à quatre-vingts milles au nord de 
la muraille construite par les ordres d'Adrien pour 
servir de frontière à la province, avait élevé un se- 
cond rempart entre le Frilh of Forth et la Clyde, là 
où rÉcosse méridionale se trouve coinme coupée par 
les golfes qui, à Temboucbure de ces deux fleuves, la 
pénètrent profondément. Or cette seconde muraille ne 
put longtemps servir de défense contre les terribles en- 
fants des brouillards, qui, de l'embouchure du Tay aux 
lacs d'Argyle, couraient aux armes dès qu'il s'agissait 
d'assaillir l'ennemi commun. Le manque complet d'ins- 
criptions rappelant le nom de Marc-Aurèle en Ecosse 
semble nous indiquer que, dès la mort d'Anlonin, les 
corps légionnaires y étaient en petit nombre , et que 
l'aigle romaine n'a jamais trouvé où abriter son aire 
sur le sol de la Calédonie. Ce qu'il y a de certain, c'est 
qu'une inscription où le nom de Caipurnius Agricola se 
trouve mentionné, a été exhumée sur l'emplacement du 



64 ESSAI 

rempart d'Adrien dans le Northumberland (1). Ce mo- 
nument épigra|)hique prouve qu'Âgricola, qui a dû 
venir en Bretagne vers Tan 915 de Rome^ c'est-à-dire 
dès les premiers temps de Tavénement des deux frères, 
y était encore après la mort de L. Yérus arrivée en 
922, puisque le légat y est appelé LEGATVS AVGUSTI, 
légat d'Auguste, et non pas LEGATVS AUGG, légat des 
deux Augustes, ce qui n'aurait pas manqué d'être gravé 
sur le marbre si le collègue de Marc-Aurèle avait alors 
vécu. A peine si nous trouvons la Bretagne nommée en- 
core une ou deux fois vers cette époque. Dion Cassius 
nous apprend que le satrape Tiridate, qui avait soulevé 
toute l'Arménie et combattu Marlius Vérus, légat de 
Cappadoce, ayant été fait prisonnier, fut exilé par Marc- 
Aurèle chez les Bretons; il nous dit aussi que les lazyges, 
qui habitaient vers les embouchures du Danube, ayant 
fait alliance avec le même empereur, lui fournirent pour 
le recrutement des armées romaines huit mille cavaliers, 
dont cinq mille cinq cents furent également envoyés en 
Bretagne (2). Telles sont les faibles lueurs qui viennent 
éclairer l'histoire de cette province pendant les vingt 
années du règne de Marc-Aurèle. Une guerre ou une 
révolte qui exigea la nomination d'un nouveau légat 



(1) DEM SVRIiE SUB GALPURNIO AGRICOLA LEG.AUG.PR.PR. 
A.LICLMUS CLEMENS PRuEF. . .m . . A .lOR. Inscr. trouvée à Little- 
chesters^ dans le Northumberland. Elle aété publiée par Gamden^ p. 1070; 
— Gruter, 86, 7; — Donati, 60, 5; — Horsiey, p. 192, n9 22, un; — 
Newton, Excerpt. de Britan,, n" 91 ; — Hodgson, part, n, vol. 3, 
p. 137 ; — Henzen, 3* vol. de rOrelli, n** 5861. 

(2) Dion Cassius, 1. lxxi, 14 et 16. 



SUR MARC-AURÈLE. 6S 

au commencement de ce règne, et, vers la fin, l'envoi 
de renforts qui semblent annoncer la continuation d'un 
élat de troubles, voilà tout ce qui reste des annales bre- 
tonnes dans l'espace de près d'un quart de siècle. 

Lors du retour de Vérus, un danger plus grand que 
celui qui avait pu résulter d'une guerre d'Orient ou 
d'une révolte en Bretagne menaçait l'Italie. Une ligue 
s'était formée parmi les nombreuses tribus habitant au 
nord de l'empire, depuis les sources du Danube jus« 
qu'aux fronlières de l'Illyrie. Marcomans, Alains, lazy- 
ges, Quades, Sarmates, et beaucoup d'autres peuples 
encore, avaient fait irruption sur le territoire de l'em- 
pire, et déjà, pendant la guerre parthique, on avait conçu 
de graves inquiétudes à leur sujet. Apeine les deux empe- 
reurs étaient-ils réunis, qu'ils durent penser à marcher 
en personne, et à pousser la guerre avec vigueur contre 
ces pépinières de barbares dont Rome surveillait avec 
terreur les mouvements, prévoyant déjà, peut-être, que 
de là lui viendrait sa ruine. Malgré l'éclat du récent 
triomphe, les circonstances étaient tristes : les secours 
prodigués par l'empereur à l'Italie n'avaient pu remé- 
dier complètement à la*diseUe,' fléau qui semble avoir 
duré plusieurs années, et l'armée de Vérus avait rap- 
porté d'Orient la peste, qui se répandit bientôt à la suite 
des légions dans toutes les provinces de l'empire. Pour 
rassurer les esprits et inspirer la confiance, Marc-Aurèle, 
oubliant cette philosophie élevée sur laquelle il devait 
écrire chez les Quades de si belles pages, eut recours à 
tout Tarsenal des superstitions païennes. Des sacrifices 
expiatoires furent offerts aux dieux du Panthéon 

MARG'AURÂLB. ^ 



4# l@SAl 

romain. Oq célébra pendant sept jours les (étm du lec^ 
tisteroe ; on fît appel à tous les rites étrangers : et qui 
sait si les préventions qu'un prince naturellement hien- 
veillant conçut contre cette admirable religion chrétienne 
dont il aurait dû comprendre et aimer la divine mo- 
rale, ne vinrent pas du refus des chrétiens, qui ne 
pouvaient sunir aux vaines cérémonies que lui dic- 
tait sa politique? Mais nous aurons à revenir sur 
l'étrange aberration qui porta ce prince, chrétien par le 
cœur, à persécuter le christianisme. Disons d'abord que, 
malgré les lectisternes et les sacrifices expiatoires, le 
terrible fléau fit de si grands ravages que tous les chars 
de la ville étaient employés au transport des cadavres. 
Les deux empereurs firent à celte occasion des lois très- 
sévères sur les inhumations et les lieux où l'on pourrait 
élever des tombeaux ; ils ordonnèrent que les citoyens 
pauvres fussent inhumés aux frais de TÉtf^t, puiis ils 
partirent pour l'année de Germanie. 

Cette guerre du Nord que commençaient tes deux 
frères devait se continuer avec des succès différents 
pendant tout le règne de Marc-Aurèle^ dont la résidence 
se trouva, dès lors, plus* souvent fixée dans la Pf^nno^Q 
que dans la capitale de Tempire (1). Malheur^usçmei^t, 
les quelques détails qui nous ont été conservés par les 
historiens sont si confus, si parfaitement priv^ de tout 



(1) Eutrope considère la guerre des Marcomans comme Kune des 
plus redoutables qu*ait eu à soutenir Tempire romain ; à ce point 
qu'elle fut comparable^ dit-il^ aux guerres puniques (1. viu, c. i2). 



SUR MÀRG^URÈLE. «T 

ordre et de tontes dates, qa'oû ne saurait en tirer au- 
cune narration suivie. Les médailles sont, dans ce cas, 
notre guide le plus sAr. En rapprochant le chiffre de la 
puissance tribunitienne qui donne la date du règne, 
du chiffre des acclamations impériales qui ne change 
qu'à la suite d'une victoire, on obtient quelques lueurs 
sur la conduite de la guerre et les diverses phases de la 
lutte; mais on comprendra facilement combien de tels 
documents sont secs et incomplets. Lucins Yérus était 
revenu à Rome dès Tannée 919. Son troisième con- 
sulat, qu'il prit aux kalendes de janvier de Tannée 
suivante, 920 (de Jésus-Christ 167), indique que le dé- 
part des empereurs n'eut lieu que postérieurement à 
cette investiture : il est même probable qu'il fut différé 
jusqu'à ce que la belle saison permit d'ouvrir la cam- 
pagne. Effrayés des grands préparatifs que les Romains 
avaient faits pour porter la guerre dans le Nord, et 
voyant les deux empereurs réunis pour les combattre, 
les barbares sentirent se calmer l'ardeur qui les avait 
tous réunis contre l'aigle romaine. La division se mit 
entre eux : Marc-Aurèle et Yérus étaient à peine 
arrivés à Aquifte, que les chefs principaux de la 
ligue se retirèrent avec leurs troupes au delà du Da- 
nube, d'où ils firent demander la paix, mettant à mort 
les conseillers qui les avaient encouragés à la guerre. 
La réaction était alors si complète que les Quades, qui 
avaient perdu leur roi, déclarèrent ne vouloir en rece- 
voir un autre que de la main des deux empereurs. Ga- 
pitolin ajoute à ces détails que L. Yérus, ratrainé par 

son amour du plaisir, voulait après ce succès retourner 

5. 



6t ESSAI 

à Rome, et que Maro-Aurèle n'y consentit pas (1). Il 
parait cependant bien certain que les deux princes re- 
tournèrent dans leur capitale après la conclusion de cette 
paix, ou, pour mieux dire, de celte trêve. Non-seule- 
ment nous eu avons pour preuve des médailles datées 
de cette môme année 920, et qui offrent le type de la 
Fortune avec l'épigraphe Fortuna redux^ médailles que 
l'on frappait ordinairement pour célébrer le retour des 
empereurs; mais nous avons un texte d'Ulpien, dans 
lequel il cite un discours de Marc-Aurèle, prononcé à 
Rome, dans le camp des Prétoriens, au 8 des ides de 
janvier, sous le consulat de Paulus et d'Apronianus, 
c'est-à-dire dans les premiers jours de Tannée 924 (2)* 
Ce témoignage permet difficilement de douter que les 
deux princes ne soient revenus à Rome aussitôt après 
la pacification apparente des provinces du nord de 
l'Empire. 

Cependant Sarmates, Daces, Quades, Marcomans, 
Viclovales, n'ont fait qu'une courte halte dans leur cam- 
pagne contre la puissance romaine. Les hostilités re- 
commencent bientôt. Dans le courant de l'année 922 
(de Jésus-Christ 169), les deux empeMurs quittent de 
nouveau la ville pour aller passer l'hiver à Aquilée. 
Là ils comptaient rassembler toutes les forces dont ils 
disposaient, afin d'être en mesure de pousser avec vi- 
gueur les opérations de la guerre au printemps de l'an- 
née suivante : mais la concentration des troupes déve- 



(1) Capitolin, Tife de Marc-AurèlCy c. xiv. 

(2) Ju8 civile ante Just,, Âog. Maï^ De excusât. Tutorum, p. 48. 



SUR MAAG-AURÈLE. 99 

loppa bientôt avec une nouvelle force les germes dç 
peste rapportés d'Orient par Tarmée de Vérus. Le cé- 
lèbre Galien fut appelé pour arrêter, s'il était possible, 
les progrès du mal; ce futen vain. Tout Tart de la méde- 
cine semblait inutile (1). Le fléau rédoublait ses ravages, 



(i) Galien ne paraît pas être resté longtemps à l'armée du Nord. H 
revint à Rome^ et ne suivit plus Marc-Aurèle dans ses expéditions de 
Pannonie. L'empereur lui avait confié le soin de veiller sur la santé de 
Commode^ et il employait ses loisirs à la rédaction de ses nombreux 
ouvrages. Quoiqu'on ait bien peu de renseignements^ jusqu'à présent, 
sur le service médical dans les armées romaines^ on peut conclure de 
l'examen des documents parvenus jusqu'à nous qu'à l'époque de Maro- 
Âurèle l'État n'était pas indifférent sur la santé du soldat. Dans le livre 
que Galien écrivit : De compositione medicamentorum per gênera^ 
il explique^ à propos des blessures, qu'il est de l'intérêt du chirur- 
gien de connaître l'anatomie de Thomme, et nous apprend que de son 
temps il y avait des médecins dans les armées. 11 est vrai qu'à son avis, 
faute d'études suffisantes, ils traitaient leurs patients plutôt en bou- 
chers qu'en praticiens; fait d'autant plus regrettable, ajoute-t-il, que 
les guerres de Germanie auraient offert de nombreuses occasions pour 
disséquer les corps des barbares , et s'initier ainsi à la connaissance 
de la structure anatomique du corps humain {De compos. medic. per 
gênera^ l. ni, c. 2). Ce paragraphe semble suffisamment affirmatif sur 
l'existence d'un service médical, tout incomplet qu'il pût être, pendant 
le règne des Antonins; et cous en voyons une confirmation dans Hygin 
le Gromatique, qui vivait sous Trajan et Adrien, lorsqu'il parle, à pro- 
pos de la castramétation {De castrametaHone), des proportions à don- 
ner dans un camp romain à l'emplacement réservé pour être Thôpital 
militaire, le valetudinarium. Voilà, sous ce rapport, les témoignages 
les plus anciens que nous puissions citer dans les textes parvenus jus- 
qu'à nous; car Gelse, antérieur à Galien de plus d'un siècle, bien qu'il 
ait parlé à plusieurs reprises dans ses ouvrages et avec une profonde 
connaissance du sujet, de l'extraction des armes de guerre (1. vn, c^ 5), 
ne dit pas un mot des médecins des armées. Postérieurement à Galien, 



70 ESSAI 

et les empereurs résolurent de reprendre au milieu de 
rhiver la route d'Ilalie. Ils voyageaient dans la même 
litière et s'approchaient de la ville d'Altinum dans la 
Vénélie, lorsque Vérus, frappé d'apoplexie, mourut subi- 
tement. 



d'autres attestations sont venues corroborer la sienne. Aurélien, donnant 
des ordres pour la discipline de son armée^ recommandait que ses soir 
dats fussent traités gratuitement par les médecins (Vopiscus^ Vie cT Au- 
rélien, G. tu). Le Digeste^ le code Jostinieny contiennent plusieurs dispo- 
sitions où il est question des médecins militaires ou des médecins de 
la légion, medicus legionis [cod. JusL, 1. x, tit. 52). Yegèee, écrivant 
au quatrième siède et énumérant les doToirs du Prxfectus eastrontm, 
établit que non-seulement son autorité s'étend sur les soldats malades 
ainsi que sur les médecins auxquels ils sont confiés, mais qn^il doit 
régler les dépenses relatives à oet exercice (DeremiHt, l. n, c. 10). Rien 
de tout cela, cependant, n'est concluant sur les conditions ou les de- 
voirs des médecins militaires ainsi que sur l'époque de leur institution 
r^ulière. Mais , si les historiens ou les hommes qui ont traité de l'art 
médical dans l'antiquité, si Tite-Live, Tacite , Celse lui-même, sont 
muets sur l'organisation des services médicaux dans les armées qui 
marchaient à la conquête du monde, nous trouvons quelques secours 
sous ce rapport en examinant les inscriptions militaires. Nous pouvons 
ooDclure de plusieurs d'entre elles que ces grandes agglomérations 
d'hommes qui avaient à soutenir les fatigues de longues campagnes, à 
braver les périls de climats meiurtriers, ks épidémies, les combats, 
trouvaient près d'elles, attachés à leur drapeau, des hommes dont la 
pratique pouvait guérir la maladie ou panser les blessures. Nous trou- 
vons tout d'abord une dédicace à Esculape faite par les médecins d'une 
cohorte prétorienne : ASCLEPIO ET SALVTI||GOMMILITONVM COH. 
VI PR 11 VOTO SVSCEPTO || SEX . TITIVS MEDIC . COH || VI PR . D . D . 
(Confères une inscription presque toute semblable à celle-ci, où Sex. 
Tilius esl ittdtqué comme médecin de la cinqiiième cohorte. Il doét y 
avcir eu confusion entre les deux monuments : œ dernier egl éalé 
du huitième consulat de Domitien dont le nom est effacé; il nm reste 



SUR MARC-AURÈLE. 71 

Marc-Aorèle accompagna jusqu^à Rome le corps de 
sûti collègue, et le fit déposer dans le mausolée élevé 
par Adrien à la famille impériale. En remerciant le sé- 
nat d'avoir décrété l'apothéose de Yérus, il laissa en- 
tendre, à ce que nous dit Jules Capitolin, que les vic- 
toires remportées sur les Partbes, dont où avait fait 



que celui de son collègue T. Flavius Sabinus. Cette date nous re- 
porte à l'année qui suivit rarénement de Domitien, art S2 de nôtre 
ère. Grtlter, p. Lxvm^ i et 2). La quatrième cohorte prétorienne avait 
un MEDIGVS GLINICVS, d'après une inscription du recueil de Reine- 
sius (61 i^ 7), de Tauthenticité de laquelle Orelli avait doutée et dont 
Henifen a revendiqué la sincérité ( 3« vol. d'Orelli, p. 358, n« 3506). 
Nous trouvons pareillement un médecin dans la cinquième cohorte de 
cette môme garde prétorienne : D.M||L.VIBIO RYFO MEDIC0||G0H4 
V.Pi^.VALERIAlIRVflNA CONIVG.OPTIM.FECIT (Kellermann, rig., 
138). Mais ce tie sont pas seulement ces troupes d'élite auxquelles 
l'État accorde ainsi des officiers de santé, nous en voyons auprès des 
cohortes auxiliaires. La première cohorte des Tongres^ en garnison 
dans le nord de la Bretagne, avait son medicus ordinariuê, ainsi que 
le prouve l'inscription suivante trouvée à Housesteads dans le Nor- 
thnmberland et maintenant déposée dans le musée de Nev?castle-upon- 
Ty ne : D . M || ANiaO |I INGENVO || MEDICO 1) ORD . COH ||ï TYNG || VIX . 
AN.XXV (Bruce, the Roman fVcULy p. 227). La quatrième cohorte des 
Aquitains nous offre un exemple semblable trouvé àObernburg sur les 
bords du Mein : Rubrius Zosimus y est nommé comme médecin de la 
cohorte : APOLUNI ET AES||CVLAPIO. . . . ||PRO SALVTE L.PETRO- 
NS FLORENTI||NI PRAEF .GOH.iïÏÏ. ||A0 . EQ .C.R.M.RV||BRIVS 
ZOiaM¥Sj|]VIEDIGVS COH. ^upra Scriptœ (Steiner, Cod. Inst, Rheni, 
vPi^^), Les escadrons de cavalerie ou alœ avaient naturellement droit 
aui^ mêmes secoure médicat^x ; maisy les cadres étant moins nombreux, 
nottff voyons un seul médecin pour deux aise : M. Ulpiiis Sporus est 
MEDÏCVS ALARVM INDIANAE ET TERTIAE ASTVRVM (Orelli, 3507). 
Les cohortes de fHgileê ataient plusieni^s médecins doAt les notts se 
trouvent inscrits sur un rôle de soldats dressé au temps de Garacalla : 



72 ESSAI 

honneur à son frère adoptif, n'avaient été dues qu'à ses 
propres conseils, et qu'il allait enfin commencer à gou- 
verner rÉtat sans voir ses plans entravés par un col- 
lègue qui ne l'avait guère aidé jusqu'alors {^Marc-Aureley 
xx). C'était là, il faut l'avouer, une étrange manière de 
justifier, auprès des sénateurs, l'admission de Yérus au 
rang des dieux. Oo peut concevoir, du reste, que Marc- 



C.RVNNIVS fflLARIS.C.mJVS HERMES. Q.FABIVS POLLVX S.LV- 
TATIVS ECARPVS MEDia (KeUerm., Vig.^ nr). Les médecins de lé- 
gion étaientrils plus élevés dans la hiérarchie da serrice médical de 
Tannée que ceux des cohortes? c'est ce que nous ne savons pas. Nous 
en trouvons plusieurs indiqués par les inscriptions^ et ce -petit nombre 
nous suffit pour conclure avec toute probabilité que les trente légions 
qui formaient la principale force militaire de Fempire en étaient 
pourvues. L. Cœlius Arrianus était M£DIC\'S LEGIONIS îî ITALICAE, 
c'est-à-dire d'une des légions créées par Marc-Aurèle ( Jfia. Ver. y 
p. cxx^ 4); Ti. Claudius Hymnus était médecin de la légion vingt et 
unième : MEDICO LEG XXÎ (Orelli, 448) ; Besius TertuUus présidait 
aux soins médicaux de la onzième légion Claudia : M.BESIVS TERTVL- 
LVS Medicus LïJGionis XÎ C'.audix Piœ Fideiis ; M. Renier a trouvé 
en Afrique Tinscription d'un médecin de la troi>ième légion augusta, 
qui tenait garnison à Lambèse : M . CLAVDIANO MEDICO LEG . 15 
AV^ {Inscr. defJigérie, 1. 1", n* 506). Ces médecins militaires auraient 
eu de< aideSy s'il faut expliquer, sur un rôle de soldats et d'officiers tron- 
Tés à Rome, les lettres SM par Sub Medicus, ainsi que le propose Henzen 
(Index de 1 OreUi). Peut-être, au contraire, le MEDICVS CASTRENSIS 
que nous fait connaître une inscription de Lyon (Boissieu, p. 355) 
avait-il la sorintendance générale du service médical pour toutes les 
troupes comprises dans un camp romain. Ajoutons enfin que la ma- 
rine paraît avoir eu comme l'armée de terre ses officiers de santé, 
à en juger par une inscription du cap Misène où nous voyons 
nommé le médecin d'une trirème : D . M . D IVLIAE VENERIAE | M . 
SATRIVS LONGIN|MEDIC.DVPL.m GVPID (voy.Mommsen^l.R.N., 

n« 2701). 



SUR MARG-AURÈLE. 7a 

Aurèle ait cédé à son amour pour la vérité, et peut-être 
à un sentiment d'orgueil, en réclamant pour lui la plus 
grande part de ce qui s'était accompli jusqu'alors à la 
gloire de l'empire. On ne concevrait pas un reproche 
bien autrement grave qui lui a été adressé par Dion 
Cassius. Cet historien parait croire que la mort de Vérus 
n'a pas été naturelle, et que Marc-Aurèle a prévenu par 
ce triste attentat les mauvais desseins que son collègae 
tramait contre lui(l). Tout, dans la vie du prince philo- 
sophe, repousse une telle accusation, et l'on peut dire, 
avec Capitolin, qu'aucun prince n'est à l'abri de la ca- 
lomnie, puisqu'on a voulu entacher la mémoire de 
Marc-Aurèlë (2). 

Cependant la guerre des Marcomans avait continué 
sous le commandement des généraux qui étaient restés 
en Pannonie à la tête des légions. Marc-Aurèle quitta 
Rome une troisième fois, dans le courant de l'année 922, 
ainsi que le prouvent les médailles frappées alors, et 
qui portent pour légende Profectio Aiigusti (3). Il allait 
reprendre la conduite d'une expédition qui demandait 
toute sa sagesse et tout son courage, en même temps 
qu'il chercherait à adoucir par Taccom plissement de ses 
devoirs un chagrin profond qu'il venait d'éprouver : Marc- 
Aurèle était un père tendre, ainsi que le prouvent plu- 
sieurs passages de sa correspondance (4), et son séjour 

(1) L. Lxxi, § 2. 

(2) ne de Marc-Aurèle, c. 15. 

(3) Voy. Eckhel, D. N. V., t. VllI, p. 58. 

(4) César à Fronton : « Par la volonté des dieux nous croyons re- 
trouver quelques espérances de salut. Les plus fâcheux symptômes 



14 ESSAI 

en Italie avait été marqué par une perte cruelle. Ânnius 
Yéms, son pins jeune fils, qui donnait de grandes espé- 
rances, lui avait été enlevé par Timpéritie des médecins 
qu*il eut le courage de consoler lai- même en voyant 
combien ils étaient affectés de la rei^nsabilité qui pe- 
sait sur eux. Des médailles, des statues votées à Tocca- 
sion de cette mort, nous ont conservé les traits du jeune 
Annius, qui, comme son frère Commode, offre une 
grande ressemblance avec Marc^Aurèle, ce que Fronton 
nous aurait appris à défaut des monuments, lorsqu'il 
écrit à son royal âève : « J'ai vu tes petits enfants, et 
« nul spectacle n'anra été plus doux pour moi, car ils te 
A ressemblent tellement de visage que rien n'est plus res- 
« semblant que cette ressemblance : Tant simili fade 
« tibi^ ut nihil sit hoc simili similius. Me voilà Inen 
« dédommagé de mon voyage à Lorium, de oe chemin 
« glissant, de ces rudes montées. Je te voyais doublé, 
« pour ainsi dire, et je te' contemplais à la fois à ma 
c droite et à ma gauche. Du reste, j'ai trouvé à ces chers 



ont disparu ; les accès de fièvre ont cessé; il reste pourtant encore 
quelque maigreur et un peu de toux. Tu devines bien que je te parle 
là de notre chère petite Faustine, qui nous a donné ene vire inquié- 
tude {Lettres inédites de Mctre-Auréte et de Fronton, éd. A. Cassan^ 
t. I^ p. 25S-259). » — Fronton lai répond dans son style prétentieux : 
c Je sais que Faustine est pour toi ce qu'est une lumière sereine, une 
espérance prochaine^ un jour de féte^ un Tœu exaucé^ une joie entière, 
une pure et grande renommée. » Peu de temps après llare:AnrMe per- 
dit cette petite-fille qu*il aimait si tendrement. On a retrouré au mau- 
solée d'Adrien son inscription funéraire^ qui portait : DOifITIA FAVS- 
TINA.M . AVRELU GAESARIS FUIA . IMP . ANTOMM . P.P.REPTIS 
(Voy. Mabillon^ ret. mnaleeta, p. 363^ et Ord., n* 872). 



SUR MARG-AURÈLE. 75 

<x petits, grâces aux dieux, un bon teint, uDe voix forte. 
« L'un tenait do pain bien blanc, comme il convient au 
« fils d'un roi; l'autre, du pain bis, comme il convient au 
« fils d'un philosophe. Je prie les dieux qu'ils conservent 
a le semeur et les semences, qu'ils gardent avec soin la 
a moisson qui porte des épis si ressemblants. J'ai entendu 
a aussi leurs petites voix si douces, et dans ce joli ga- 
a zouillement je croyais reconnaître déjà le son lim* 
<r pide ei harmonieux de ta voix d'orateur (1). » 

Les deux enfants dont Fronton parlait avec cette ten- 
dresse de cœur et cette afféterie de langage étaient Com- 
mode et Antonin, son frère jumeau, qui mourut à l'âge 
de quatre ans. Commode, plus encore qu'Annius Vérus, 
ressemblait au meilleur des empereurs, et on se prend 
à regretter cette conformité de visage. On aimerait 
mieux, quand on sait quelle a été la conduite de Fans* 
tine, croire, avec quelques historiens du temps, qu'il 
était le fils d'un gladiateur. Alors Marc-Aurèle semble- 
rait moins responsable de cet indigne successeur dont 
il ne sut pas corriger les cruels instincts. L'empereur 
était bon, sans doute, mais les temps étaient manvais. 
La dégradation des classes aristocratiques avait été 
prompte et complète, depuis que, décimées par la cruelle 
persécutioa des premiers Césars, elles avaient cherché leur 
salut dans l'obéissance et l'avilissement. Les meilleurs 
princes s'accou tu nièrent trop vite à voir mendier leurs 
faveurs. Ils rapprochaient volontiers de leurs personnes 



(i) Lettres de Fronton et de Marc-AurUe, éd. Cassan, t. II, p. 52- 
54. 



76 ESSAI 

ceux qui employaient avec eux les formes les plus 
humbles, et se souvinrent trop tard qu'on ne s'appuie 
que sur ce qui résiste. Que dire de ce précepteur qui fit 
brûler dans la fournaise du bain destiné à Commode une 
peau de mouton, afin que l'odeur fît croire à ce cruel 
enfant qu'on y avait jeté l'étuviste dont il avait ordonné 
le supplice, pour le punir de ce que le bain n'était pas 
assez chaud (1)? Commode avait alors douze ans: Marc- 
Aurèle était absent, occupé de cette guerre des Marco- 
mans, pour laquelle nous venons de le voir partir. C'est 
là son excuse, s'il peut y en avoir une au mauvais choix 
des maîtres auxquels un père confie l'éducation de son fils. 
Quelles étaient les forces militaires dont disposait 
l'empereur à son arrivée sur le théâtre de la guerre ? 
L'histoire n'en dit rien ; mais là encore l'épigraphie vient 
à son secours et peut combler quelques lacunes. Des 
trente légions qui composaient la force principale de 
l'empire et devaient en assurer les frontières, depuis 
les forêts de la Calédonie jusqu'à la Perse à peine sou- 
mise, en Asie , et jusqu'aux sables du grand désert, 
en Afrique, nous en trouvons près de la moitié dont 
la présence au nord de l'Europe , pendant le règne de 
Marc-Aurèle , constate une part active dans les péni- 
bles campagnes de ce prince. Parmi ces légions, deux 
furent créées sous son règne, la seconde légion surnom- 
mée Italica^ et la troisième à laquelle on avait donné la 
même appellation, probablement parce qu'elles avaient 



(1) Lampride, Vie de Commode, c, i. 



SUR HARG-AURÈLE. 77 

été toates deox levées en Italie poor les besoins de la 
guerre (1). L'une était en Norique, Tantre en Rhétie, au 
temps de Dion Gassius (2). C'est probablement de la 
première légion Adjutrix , que parle Capilolin, lorsqu'il 
nous dit que, sous Marc-Aurèle, Pertinax, chargé du 
commandement de la première légion, délivra la Rhétie 
et la Norique des ennemis de l'empire (3). H y a tout 
lieu de croire, en effet, que la première Adjutrix faisait 
alors partie de l'armée du Nord, puisque nous appre- 
nons, par une inscription gravée en l'honneur du consul 
Césonius Macer Rufînianus, qu'étant tribun de cette lé- 
gion, il reçut de Marc-Aurèle des récompenses mili- 
taires (4). Ces distinctions ne peuvent avoir été méritées 
par Tofficier qui les obtint que dans les guerres dont il 
s'agit, et qui furent seules dirigées par Marc-Aurèle : 
s'il s'agissait des guerres parthiques, les récompenses 
auraient été données parL. Vérus. En effet, Dion place 
de son temps la première légion Adjutrix dans la Pan- 
nonie inférieure, où un grand nombre d'inscriptions 
trouvées parmi les ruines romaines éparses dans le pays 
prouvent sa longue résidence (5). La première légion 
Minervia , que Vérus avait conduite à la guerre parthi- 



(1) n y avait alors plusieurs légions portant le même signe numé- 
rique. Elles étaient distinguées par leur surnom. 

(2) L. LV, § 24. 

(3) J. Capitolin, Vie de Pertinax, c. 2. 

(4) C.CAESONIO.C.F.QVIR.MACRO RVFINIANO CONSVLARI. . ,. 
TRIB . LEG . I . ADIVTRIC . DONATO BONIS MELITARIB . A . DIVO. 
MARCO [GruL, p. 381,1). 

(5) Voy. Borghesi, Annali delC InsL, 1839, p. 141. 



78 ESSAI 

que, revint ensuite dans la Germanie, ainsi que le dé- 
montrent plusieurs inscriptions du Rhin recueillies par 
Steiner (1). Quant à la première légion Italien^ créée 
par Néron et qui prit part sous Trajan aux guerres da- 
ciques , elle était cantonnée, ainsi que nous l'apprend 
Ptolémée, dans la Mœsie inférieure, où elle se trouvait 
encore au temps de Dion Cassius(2). Ëtle était donc assez 
voisine de la Sarmatie pour que nous devions croire 
qu'elle a joué un rôle dans la guerre. La seconde légion, 
n^vamfy^ Adjuirix comme Tune des premières, et créée 
par Yespasien, avait fait ses premières armes dans la 
guerre contre Civilis (3). Elle fut aussi employée proba- 
blement sous Trajan dans les guerres daciques, et nous 
en aurions une preuve directe si l'inscription donnée par 
Orelli, n« 799, et répétée n'^ 3048, n'était pas suspecte. 
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle resta longtemps dans 
la Pannonie inférieure, où nous trouvons plusieurs inscrip- 
tions qui en font mention, et on ne peut guère douter 
qu'elle n'ait pris part aux campagnes de Marc-Aorèle (4). 
La quatrième légion, qui portait les surnoms de Flas^ia 
felixy se trouvait aussi dans ces provinces septentrionales 
attaquées sur tant de points par les barbares. Une inscrip- 
tion donnée par Steiner, et trouvée sur les bords duRhin, 



(1) Voy. Cod.Inscr. Rom. Me»i,n-61S,723,76a, 784,786,786, 
788, 880, 9i0, 962, 964. 

(2) Lv, 24. 

(3) Tacite, y^nn,, iv, 68 ; v, 14, 16, 20. 

(4) Voy. Orelli, 1234, 1645, 1921. 



SUR MARGWLURÈLE. Tt 

mentionne UD de ses soldats qui prit part à l'expédition 
contre les Germains (1), et un autre monument épigra* 
phique cite encore un membre de la légion, deux fois ré^ 
compensé par l'empereur Marc-Anlonin dan$ la guerre 
qu'il fit en Germanie(2). La cinquième léf^on, surnommée 
Macedonica^ et qui contribua sous TrsyaQ à la soumis^ 
sion de la Dacie, avait continué d'occuper cette nouvelle 
conquête, de telle sorte que nous pouvons très-probable^ 
ment la compter au nombre des troupes que Marc-Aurèle 
avait alors à sa disposition (3). Il en est de même de la 
huitième légion Jagusta : on a trouvé dans le Wurtem- 
berg plusieurs monuments qui prouvent la résidence de 
cette légion dans le pays jusqu'au règne de Com-» 
mode (4); elle y était donc sous Marc-Aurèle. La dixième 



(1) D.M.AVRL.VITALI.MIL.LEG. im.FL.STIP.VU.VIXIT AN. 
XXV.AGENS EXPEDITIONE GERMANIAE {Codex Inscrîptionum Rû- 
manarum Bheni, Steiner, n* 477). 

(2) L. PETRONIO L . F . PVB . SABINO. , . .DONIS DON . AB . IMP. 
MARCO ANTONINO.IN.BELLO GERM.BIS.HASTAPVRA ET CORONIS 
VALLARI ET MVRALI (Murat., p. 730, 1). 

(3) M. Borghesi a prouvé^ dans son Mémoire ^ur Saloin» UberalUf 
que la cinquième légion^ Macedonica, après avoir assisté aa siège (^ 
Jérusalem, fut envoyée par Titus pour garder la Mœsiç, d'ou> suivant 
Dion (l. Lv^ ch. 23)^ elle passa dans la Dacie. Ehe y était comii>an4ée 
par Pompeus Falco dans une des guerres daciques de Trajan^ e( ce 
chef y obtint les récompensea militaires (Voy. \e Mém, sur Burbu*. 
IHus, Borghesi» p. 24). L'Itinéraire d'Antonin la place dai^ la Moasie 
inférieure, fait confirmé par deui; inscriptions de Gruter (p. cciQCux»^ 1> 
et ccccxc, 2). 

(4) Voy. le fVurtembergische JahrhUchery 1835, 1,, p, \^, 39, 43, 
46, 48, 50, 54, 93. — Cf. Steiner, Çgd, Inscr. Rom,. RhenU »"' 1»» 
27, 65, 86, 91,, 125, 153, 165, 247, 254, 272, 317, 339, 375, 386„ 613, 



80 ESSAI 

légion Geminaj après avoir résidé tour à tour en Es- 
pagne et dans la Germanie inférieure, se trouvait dans 
la Pannonie supérieure sous le règne d'Antonin le Pieux, 
ainsi que nous l'apprend Plolémée, d'accord en cela avec 
ritiuéraire d'Antonio, qui lui donne pour garnison la 
ville de Vindobona (1). Une inscription, rapportée par 
Gruler, prouve qu'elle y était encore au temps de Sep- 
time-Sévère (2). Ces deux termes extrêmes nous donnent 
donc pour la dixième Gemina^ comme pour la huitième 
Augusta, la preuve qu'elle s'était trouvée sous Marc- 
Aurèle au fort de l'action. La onzième légion Claudia 
est encore une de celles qui, sans fournir de monuments 
précis pour l'époque dont nous nous occupons, a ce- 
pendant de grandes chances en sa faveur, quand on 
veut faire le recensement des corps militaires composant 
l'armée de Germanie. Elle s'était distinguée dans ces 
contrées sous Domitien , et plusieurs inscriptions y 
prouvent son long séjour (3). Quant à la douzième 



627,753. — Cette légion reçut, sous le fils de Marc-Aurèle, les nomade 
Pia, Fidelis^ ConstanSy Commoda, ainsi que nous l'apprend Tins- 
cription de Fabretti, p. 665, n<» 517. 

(1) Ptol., 1. n, c. 15. 

(2) On a trouvé à Vienne, en Autriche, une inscription consacrée à , 
Jupiter Sérapis pour en obtenir la santé de Septime-Sévère et de son 
fils Caracalla, sous l'invocation de L.QVIRINALIS MAXIMVS TRIB. 
MIL.LEG.X.GEM. (Gruter, p. xxii, 7). — Cf. une autre inscription du 
même recueil, p. lxhv, 6, qui prouve qu'en l'an de Rome 1002 (de 
J.-C. 249), sous le règne de Philippe, la dixième légion Gemina était 
encore à Vienne. 

(3) Neuf inscriptions sur marbre et plusieurs terres cuites ont été 
recueillies par Steiner dans ses inscriptions rhénanes : Mommsen en a 



SUR &L\RG-AURËLE. 81 

légion Fulminata ^ que Marc-Aurèle avait appelée 
de Cappadoce pour lui faire prendre part à son expédi- 
tion contre les Quades, nous aurons l'occasion d'y 
revenir tout à Theure, à propos d'un des événenaents 
de la guerj'e, sur lequel elle aurait eu une grande in 
fluence, à ce que nous apprend Xiphilin, l'abréviateur de 
Dion. Vient ensuite la treizième légion Gemina, qui, après 
avoir pris part, en Iialie, aux guerres civiles dont fut 
suivie la mort de Néron, occupa la Pannonie. Trajan la 
conduiisiten Dacie (1), où elle paraît élre resiée jusqu'au 
temps de Gallien, ayanl évidemment sa part d'action 
dans tous les mouvements militaires opérés sur les rives 
du Danube. La Pannonie supérieure se trouvait, au 



inséré onze dans ses inscriptions de rHelvétie, presque toutes trouvées 
sur remplacement de Tancienne Vindonissa, près du confluent de 
rAaravec le Rhin, dans Tàrgovie. Aucun de ces monummts épigra- 
phiques ne porte de date consulaire. Un d'eux, où Ort-lli avait cru 
lire (n'* 439) : M.APRONIVS M.F.VAVIVS.SEG. . ..M S.M.AV.CO. 
AVG.MILES.LEG.C.P.F., a paru à M. Borghesi devoir être expliqué 
ainsi : M. Aproniiis, etc., qui Milita oit Sub Marco AVrelio COmodo 
AYGusto (voy. Borghesi, Inscrizioni del Reno, Ann. de Tlnstitut 
archéol., 1839, p. 155-156); mais une meilleure lecture du texte épi- 
graphique, donnée par Mumuisen {Inscript iones helveticx^ n® 251), 
ne permet plus cette conjecture, et nous laisse dans Tincertitude sur 
l'époque jusqu'à laquelle la onzième légion Claudia resta sur les 
bords du Rhin. Nous la retrouvons ensuite dans la Mœsie inférieure 
(Dion Cassius, 1. lv, 23), et une inscription relative à un membre de la 
légion a même été trouvée près de Khcrson, vers lembouchure du 
Dnieper : D.M.AVR.SALVIAKVS TVB/ccw LeGXI.CL.QVI MUilTA- 
VIT ANKOS XIIU VIXIT ANNOS XXXVI (Marquardt , Mm, aUer- 
thum, t. m, 108). 
(1) Voy. Gruter, 329, 1. 

MAECAUEiLB. 6 



»«•«•' 



I 



82 ESSAI 

temps des Antonins^ occupée par la quatorzième légion 
Gemina Mariia Victrix; un de ses légats, nommé L. Uri- 
natius Quintianus , y obtint des récompenses militaires 
sous le règne du fils de Marc-Aurèle (1). Nous n'avons 
plusàmenlionnerquedeuxlégions :1a vingt-deuxième P/*/- 
migenia^ qui se trouvait en Germanie, où une quantité 
d'inscriptions prouveraient son séjour depuis Tan A» 
Rome 931 jusqu'à 985 (2), quand même Spartien ne 
nous dirait pas qu'elle y était, sous Marc-Aurèle, com- 
mandée par Didius Julianus (3), puis la trentième 
Vlpia Victrix , dont les inscriptions nous indiquent la 
résidence sur les bords du Rhin pour l'époque qui nous 
occupe (4). 

 ces légionf^, qui formaient un ensemble de près de 
cent mille hommes, il faut ajouter les troupes auxiliai- 
res qui devaient doubler ce nombre; car à chaque légion 
composée de six mille soldats, nous trouvons joint 
en général un nombre à peu près égal d'auxiliaires, 
de telle sorte que toute légion, soutenue par des cohortes 
faisant partie des auxilia^ peut être regardée comme un 



(1) Voy. Grut., mxxix^ 4, et Maffeî, Mus. Feron, p. cxiii, 2. 

(2) Voy. Sleiner, Cod. Inscr. Rom. Rheni. La vingt-deuxième légion 
avait son quartier général à Mayence, où ont été trouvées un grand 
nombre d'inscriptions qui la mentionnent. 

(3) Spartien, Fie de Didius Julianus, c. u 

(4) Voyez Steiner, /. c, qui a recueilli vingt-six inscriptions, parmi 
lesquelles celles qui sont de date certaine vont de Tan 935 à 992. La 
plus grande partie de ces monuments ont été trouvés dans la province 
de Clèves et à Cologne. 



SUR MARC-AURÈLE. 83 

petit corps d'armée dont refTectif montait à environ 
13,000 combattants (1). 



(1) On peut résumer ainsi la composition de Tarmée romaine à 
répoque de Marc-Aurèle : des corps d'élite formaient la garde im- 
périale sous le nom de cohortes prétoriennes, recrutées le plus sou- 
vent dans les légions, et d' Equités singulares qu'on choisissait en 
général dans dans les rangs de la cavalerie auxiliaire (voy. Henzen, 
Sngli equiti singulari, Ann, de V/nst, arch., 1850, p. 1 et suiv.) : 
à ces corps d'élite on peut join 're les cohortes urbaines et les vigiles, 
formant une espèce de garde municipale plus particulicn ment destinée 
au maintien de Tordre et aux mesures de police dans Rome. Le corps 
de l'armée était composé de trente légions, dont nous venons de voir la 
plus grande partie prendre part à la guerre d'Orient et aux longues 
campagnes qui retinrent pendant dix ans Marc-Aurèle sur les fron- 
tières du Nord. Trois légions défendaient alors la Bretagne, qu'elles ne 
paraissent pas avoir quittée pendant tout le siècle des Antonins : la 
seconde légion Avguxta, la sixième légion Fictrix^ et la vingtième 
légion FcUeria victrix, La troisième légion .4iigusta tenait à la même 
époque garnison dans la Numidie, la deuxième Trajana, en Egypte, la 
septième Gemina, en Espagne. Quant à la troisième division de 
l'armée romaine, composée des troupes auxiliaires, les inscriptions 
nous ont fourni presque tout ce que nous savons sur elles, et par 
conséquent ces documents authentiques mais concis ne nous don- 
nent pas de développements sur la constitution, Torganisation ou^ie 
recrutement de cette partie essentielle des forces de l'empire. Nous 
savons que, pendant la période républicaine, on donnait le nom 
d'auxiliaires aux troupes fournies par les rois ou les peuples alliés, 
tandis qu*on appela du même nom, sous les empereurs, tout corps en 
dehors des légions qui stationnait dans les provinces, qu'il fût com- 
posé d'étrangers, peregrini, ou pris parmi les populations qui avaient 
obtenu le droit de cité romaine. Ces cohortes levées, soit en Italie, 
soit dans les provinces impériales ou sénatoriales, avaient, selon leur 
origine, les armes et la discipline des Romains, ou les armes particu- 
lières à la contrée dont elles étaient originaires. De là, des sagitta^ 
réî, des scvtafi, des contarH, des cafa/racfi^ des fiindf tores, etc. 

6. 




84 ESSAI 

Un diplôme de congé nailitaire accordé par Marc-Au- 
rèle aux troupes auxiliaires qui se trouvaient en Pan- 
Donie après les premiers succès qui signalèrent les com- 
mencements de la guerre, et les inscriptions éparses sur 
le soi, nous font connaître une partie des cohortes et des 
alœ ou corps de cavalerie appelés à la défense de la 




Composées de cinq cents hommes^ qulngenariœ , ou de mille , mi- 
liariœ^ les cohortes auxiliaires ne comptaient que des fantassins et 
s'appelaient alors pedifatœ, ou avaient un certain nombre de cava- 
liers et se distinguaient par le nom d'equitatœ. Les corps composés 
uniquement de cavalerie portaient le nom d'alas. Distingués par 
noms ethniques et par numéros d'ordre, tels que cohors 1 Thracum, 
Il Ligurum, 111 Nerviorum, IV Haetorum, etc., les cohortes ou les 
alœ auxiliaires portaient encore quelquefois un surnom qui paraît 
avoir désigné souvent le Ifgat de la province auquel le corps devait 
son organisation (voy. Henzen, Dlplomi militari deçt imperatori 
Trajano ed Jntonino, p. 8 et 9), puis certains titres honorifiques^ 
tels (\\ï'Àugustay FiciriXy Pla, Fidelis, Nous avons recueilli en An- 
gleterre plusieurs inscriptions où des alx prennent le surnom d'^M- 
gusta en récompense du courage dont elles ont fait preuve : ÂLA 
AYGusta OB VlRTVÏe/Ai APPELLATA (voy. Lysons Magn, Britan., 
vol. IV, p. cl). Le commandant d'une cohorte auxiliaire porte ordi- 
nairement le titre de prœ/ectys. On rencontre cependant quelques 
coHbites auxiliaires qui^ au lieu d'avoir à leur tète des prœfecti^ ont 
des tribu nSy comme les cohortes prétoriennes. M. Grotefend a cherché 
la cause de ce itu apparente anomalie, et a cru reconnaître que le tribun 
commandait les cohortes lorsque ces cohortes étaient miliarias, 
M. Henzen a combattu cette opinion comme trop absolue : ce qu'on 
peut conclure de Tcxamen des monuments épigraphiques, selon lui, 
c'est que le plus souvent le nom de tribun se trouve accolé comme of- 
ficier commandant à des cohortes auxiliaires compo-ées de mille 
hommes ou portant le chiffre 1 , quand il y avait plusieurs cohortes 
du même nom déi^i^s'iiées par des numéros d'ordre (voy. Henzen^ Ann,, 
1858^ p. 17 et suiv.). Le prœ/ectus cohortis arrivait le plus souvent à 



SUR MARC-AURÈLE. 85 

frontière du Nord (1). On y constate la politique suivie 
constamment par Rome, qui, après avoir soumis les plus 
belles contrées du monde alors connu, opposait les 
unes aux autres les forces qu'elle empruntait aux na- 
tions subjuguées, de la même manière que quelques 
Etats modernes composés de nationalités différentes en- 
voient les Italiens en Allemagne, les Hongrois en Vé- 
nétie, les Tartares en Livonie ou les Finlandais en 
Crimée. 

Nous avons déjà dit combien peu nous connaissons 
Tordre des événements qui se passèrent en Pannonie 
pendant plusieurs années. La guerre se poursuivit avec 
des chances diverses, et plus d'une fois les Marcomans 
virent fuir les Romains. Une fois même ils les poursui- 
virent jusque dans Aquilée, qui eût été prise sans le cou- 
rage et Thabilelé déployés par la garnison. L'armée 
romaine se trouvait alors affaiblie et découragée : affai- 
blie par cette peste d'Orient qui n'avait cessé d'exercer 




cette position après avoir passé par le grade de primipile d'une lé- 
gion. L'avancement le portait du grade de préfet d'une cohorte auxi- 
liaire au tribunat d'une légion, d'où il pouvait passer au commande- 
ment d'un corps de cavalerie comme prœfectm equUum d'une ato, 
grade le plus élevé que pût atteindre dans la cairière des armes qui- 
conque n'avait pas le rang de sénateur. 

(1) Voy. Steiner, Codex Inscr, Rom. Rheniy passîm, — Dacien aus 
den Ueberresten des Klassichen Âlterthums, par le docteur Neige- 
baur. — Voy. encore le diplôme inséré sous le n° xxiii des Dîplomi 
imperialiy de Caniinali ; les trois diplômes X, XI et XIl donnés par 
Arneth [Zwôlf Rômisch militar., diplôme , fVieriy 4843, p. 64-72) et 
le Diploma militare inséré par Henzen dans les Annales de r Insti- 
tut archéologique^ 1854, p. 29 et suiv. 




86 ESSAI 

ses ravages depuis la fin de la guerre parthique; dé- 
couragée par l'insuccès. C'est alors probablement que 
Marc-Aurèle créa deux légions nouvelles qui auraient 
été composées d'éléments bien hétérogènes, s*il faut 
croire les hisloriens lorsqu'ils nous disent qu'on fut 
obligé d'enrôler des gardes de police, des gladiateurs, 
des exilés et jusqu'à des esclaves. L'épuisement du Irésor 
public y sans doute occasionné par les distributions 
gratuites qu'avait amenées une longue disette, força 
Tempereur à des sacrifices personnels qu'il accepta 
sans regret. Il donna l'ordre de vendre aux enchères, 
dans le forum de Trajan, les ornements impériaux, les 
coupes d'or ou de crislal, les vases murrhins, les vête- 
ments de soie, les joyaux qu'il avait trouvés dans le tré- 
sor particulier d'Adrien. Cette vente dura deux mois, 
dit Jules Capitolin, et remplit de nouveau le trésor. Dé- 
sormais Marc-Aurèle pouvait reprendre l'offensive : il 
en était temps. Les Germains qui habitaient les bords 
du Rhin s'étaient joints aux riverains du Danube; 
toutes les dissensions^ si fréquentes entre ces petits Étals 
barbares, étaient oubliées. Jamais peut-être la résis- 
tance de ces peuplades à la bravoure et a la discipline 
des Romains n'avait été plus opiniâtre. On trouvait des 
femmes tout armées parmi les morts tombés sur le 
champ de bataille : l'hiver même ne pouvait arrêter l'ar- 
deur des combattants. Dion Cassius nous a laissé le récit 
d'une sanglante action entre les Romains et les lazyges, 
dont la scène fut le lit glacé du Danube. Habitués à 
leurs rudes saisons, les troupes barbares supposaient 
que les Romains ne sauraient résister sur cette surface 



à 



SUR MARC-AURÈLE. 87 

polie OÙ chaque mouvement imprévu exposait à une 
chute. Aussi leur attaque avait-elle eucore été plus im« 
pétueuse que de coutume : ils se croyaient sûrs de la 
victoire, et l'auraient remportée complète, en effet, si 
les légionnaires n'eussent eu Tidée de poser sur la glace 
leurs boucliers. Appuyant le pied sur cette surface solide, 
ils ne craignaient plus de s'attacher à l'ennemi, de l'at- 
tirer à eux, de le renverser, sauf à tomber avec, car ils 
étaient mieux armés, et dans ce combat corps à corps, 
ils reprirent leur supériorité habituelle : les lazyges fu- 
rent vaincus après avoir éprouvé de grandes pertes (i). 
Perlinax,légatdela première légion ^^^Wr/j;;Pompeia- 
nuSy auquel Marc-Aurèle avait donné en mariage sa fille 
Lucile, veuve de L. Vérus, reprirent plusieurs des pro- 
vinces danubiennes (2). L'empereur donnait l'exemple de 
la longanimité, de la persistance et de ce froid courage 
qui consiste plus encore à braver les rigueurs du climat 
ou les ennuis d'une longue campagne qu'à défier les pé- 
rils du combat. Juste avec les soldats, il les récompen- 
sait quand ils l'avaient mérilé, mais n'accordait rien 
à leurs exigences. Nous avons plusieurs exemples sous 
le règne de Marc-Aurèle d'une récompense nouvelle qui 
fut accordée par ce prince aux consulaires ayant ob- 



(1) Dion Cassius, L lxh^ § 7. 

(2) Le mariage de Lucile avec Claudius Pompéianus avait eu lieu 
vers la fin de 169, moins d'une année après la mort de Vérus. Voyez 
sur Pompéianus et sur Cn. Claudius Sevérus^ autre gendre de Marc- 
Aurèle, une dissertation de M. Borgbesi^ publiée dans le Bulletin na- 
politain cTarcMologiey t. ni, p. 121 et suiv. 



88 ESSAI 

tenu les succès qui à une époque antérieure leur auraient 
valu les ornements du Irioraphe, ornanienta triumphalia. 
Ce sont des décrets du sénat par lesquels ce corps de 
rÉtat, sur la proposition de Tempereur, vote une ou 
plusieurs statues dans le forum de Trajan, ou dans quel- 
qu'un des temples de Rome, au chef qui s'est distingué 
par sa conduite ou bien est mort sur le champ de ba- 
taille. Ainsi, par exemple, Dion nous apprend que Vin- 
dex, préfet du prétoire, ayant succombé dans un combat 
où les Marcomans furent vainqueurs, l'empereur lui fit 
ériger trois statues; et une inscription en l'honneur de 
Bassaeus Rufus, qui avait succédé à Yindex comme 
préfet prétorien, nous apprend qu'en récompense de sa 
conduite dans la guerre contre les Germains et les Sar- 
mates, le sénat lui a également décrété par Tordre de 
Marc-Aurèle trois statues. Tune dorée au forum de Tra- 
jan, l'autre, avec la toge, dans le temple d'Antonin ; la 
troisième, avec la cuirasse, dans le temple de Mars 
Vengeur (1). Il ne faut pas supposer toutefois queMarc- 
Aurèle soit l'auteur du changement qui remplaça, par 
l'érection d'une ou plusieurs statues, la haute récom- 
pense qui consistait à accorder a un général les orne- 
ments du triomphe. Les derniers exemples des ornOr 



(1) Huic «^naTUS AVCTORIBVS IMPP.ANTONINO.ET ||commoDO 
AVGG STATVAM . AVRATAM . IN . FORO || DM TrajaM ET ALIAM 
aVILI AMICTV.IN.TEMPLO || Dlvi PU TERTIAM LORICATAM . IN . 
TEM\\ plo Mariis ultoris poNENDAS CENSVIT. Voyez Kellermann, 
FigiUs, n« 42, etBorghesi, Inscrizioni di Fuligno, Ann. de l'Inst. 
arcbéol., 1846, p. 347. 



à 



SUR MARG-AURÈLE. 89 

menta triumphalia que peut offrir Tépigraphie datent 
du règne de Trajan. On pourrait supposer, il est vrai, 
que le manque d'expéditions militaires pendant les 
longs règnes d'Adrien et d'Antonin le Pieux est la 
cause pour laquelle les monuments épigraphiques datés 
de ces règnes pacifiques ne font pas mention de cette 
haute récompense qu'on avait instituée pour les géné- 
raux vainqueurs, alors que lès empereurs seuls avaient 
le droit de monter en triomphateurs au Gapitole. Tou- 
tefois il parait plus naturel, ainsi que l'avait déjà fait 
Boulenger et comme Borghesi le confirme, d'attribuer la 
suppression des ornemenis triomphaux, longtemps ré- 
compense spéciale des généraux, à l'usage qui en fut 
accordé à tous les consuls. Restera maintenant à déter- 
miner quelle fut l'époque où, ainsi que le dit Asconius, 
la toge brodée de palmes était devenue le vêtement du 
consul pendant la paix comme celui du triomphateur 
après la victoire (2). Ce qu'il y a de certain à cet égard, 
c'est que du temps de Juvénal, et par conséquent au 
plus tard sous Adrien, ainsi que nous le voyons par la 
dixième satire du poëte, les consuls avaient déjà la 
toga picta^ la couronne d'or et le sceptre surmonté de 
l'aigle éployée pour présider aux jeux du Cirque (2). 
C'étaient bien là les insignes qui n'avaient longtemps 
été pris qu'à l'heure du triomphe, et il est probable 
qu'en les accordant ainsi à la grande magistrature cu- 



(1) « Iste habitus (palmalae vestis) ut in pace consulis est^ sic in Victo- 
ria triumphantis. [Ascon* de Grat. act. post consul,) » 

(2) Voy. Javénal, sat. i, vv. 36-43. 



90 ESSAI 

rule, les empereors les remplacèrent par d'autres récom- 
penses purement militaires, telles qu'étaient la statua 
armata ou loricata dont nous voyons plusieurs exem- 
ples dans les inscriptions du règne de Marc-Âurèle. 

A peine la guerre des lazyges était-elle terminée par 
la bataille livrée sur le lit glacé du Danube, que l'empe- 
reur entreprit une autre expédition contre les Quades, 
dans laquelle, ainsi que le veut Xiphilin , les Romains 
furent visiblement protégés par la grâce divine. On était 
alors en l'an de J.-C. 174 (de Rome 927); les chaleurs 
de l'été avaient rapidement succédé à un long hiver, et 
les Romains, engagés dans l'intérieur du pays, se trou- 
vèrent acculés, après des marches fatigantes, dans une 
impasse où ils se virent tout à coup enveloppés par 
l'armée ennemie. Accablés de chaleur, dévorés par une 
soif ardente et brûlés par le soleil, les soldats ro- 
mains recevaient, sans avoir la force de les rendre, les 
coups de l'ennemi, et ils auraient péri jusqu'au dernier 
si on n'eût vu tout à coup les nuées s'assembler, se con- 
denser et verser sur les légions une pluie abondante. 
Tandis que les soldats , rafraîchis par la bienfaisante 
ondée ^ tendent leurs boucliers et leurs casques pour 
recevoir l'eau du ciel et apaiser leur soif, les ennemis 
les attaquent avec une fureur toujours croissante. Le 
danger eût été plus pressant que jamais si la foudre et la 
grêle, tombant sur les Quades, ne les eussent mis en 
complète déroute; de telle sorte que l'orage, qui rafraî- 
chissait les Romains et leur donnait une vigueur nou- 
velle, brûlait leurs ennemis des feux du ciel et les for- 
çait à fuir ou à se réfugier, humbles et désarmés^ dans le 



SUR MARC-AURÈLE. il 

camp des lé^onnaires. Cette victoire valut à Tempereur 
la soumission partielle du pays et sa septième salutation 
impériale(l). Tel est le récit de Dion Cassius, qui attribue 
le prodige à un magicien de TÊgypte attaché à l'armée 
deMarc-Aurèlc, et dont les puissantes incantations surent 
évoquer l'eau et la foudre par l'intervention des dieux 
de roiympe. En effet, la colonne Antonine représente 
dans cette longue histoire des campagnes de l'empereur, 
qui s'y déroule sculptée sur le marbre, un Jupiter Plu- 

vius, gigantesque figure dont les bras, les cheveux 
et la barbe ruissellent d'une eau que les Romains s'em- 
pressent de recueillir, tandis que les barbares sont 
frappés et renversés par le tonnerre. Toutefois, Xiphilin, 
l'abréviateur de Dion , attribue le miracle aux prières 
des chrétiens , dont se trouvait composée une légioq 
tout entière venue de Mélitène, en Asie, et qui, en ré- 
compense du secours céleste qu'elle avait imploré pour 
l'armée romaine, reçut de Marc-Aurèle le surnom de 
fulminante, To xepauvoëoXov (2). Il ne peut s'agir ici que de 
la douzième légion, qui, après avoir pris part au siège de 
Jérusalem sous Vespasien, avait été envoyée en garnison 
à Mélitène, sur les bords de TEuphrate, où elle resta long- 



(1) Voy. Dion^ 1. lxxi, c. 10^ et les monnaies ffappées dans Tannée 
de cette victoire^ c'est-à-dire portant le chiffre de la vingt-huitième 
puissance tribunitienne. Des médailles de cette même année, avec la 
légende ADVENTVS AYGusfi, semblent indiquer que l'empereur revint 
alors pour quelque temps à Rome^ bien que ses biographes, dont le 
récit est d'ailleurs si laconique^ ne parlent pas de ce voyage (voy. 
Eckhel,D.N.V., t. VII, p. 61). 

(2) Voy. Dion, 1. lxxi, § 8-11. 



92 ESSAI 

temps et d'où elle ne fut probablement rappelée que 
momentanément en Europe, si elle le fut, pour les be- 
soins de la guerre du Danube (1). Mais en tout cas, et 
bien que le récit de Xiphilin ait été célébré par saint 
Apollinaire^ par Ter tul lien, par Eusèbe, par saint Jérôme, 
par saint Grégoire, par la chronique d'Alexandrie et par 
tous ceux qui, depuis, ont suivi ces autorités ecclésias- 
tiques, il faut bien reconnaître que le danger couru par 
l'armée romaine chez les Quades, et la manière dont elle 
en fut délivrée, n'ont eu aucune influence sur le surnom 
donné à la douzième légion. Déjà une inscription rap- 
portée par Gruter nous avait prouvé que, dès le temps de 
Nerva, ce corps militaire portait l'appellation à laquelle 
Xiphilin donne une origine si miraculeuse (2). Depuis 



(1) Voy. sur les exploits de la douzième légion au siège de Jérusa- 
lem, ainsi que sur son envoi à Mélitène, Josèphe, BeU. Jud.y vii^ 1, 3. 
Une monnaie frappée sous Adrien à Césarée de Cappadoce^ et une 
autre monnaie frappée à Ancyre sous Antonin le Pieux, mentionnent 
toutes deux la douzième légion, et nous apprennent ainsi que, pendant 
le règne de ces princes, elle n'avait pas quitté l'Asie (Sestini, Lc^- 
tere, etc., vi, 71, 72). Ce serait donc Marc-Aurèle qui aurait appelé à 
la défense des frontières du Nord une des légions destinées à protéger 
l'Orient alors pacifié, et cette légion serait retournée plus tard dans 
son ancienne garnison, où nous la retrouvons sous Alexandre Sévère 
(Dion Cassius, lv, 23). M. Grotefend va jusqu'à ne pas admettre le té- 
moignage de Xiphilin sur la présence en Pannonie de la légion Ful^ 
minatay et suppose qu'elle n'avait pas quitté l'Asie. Le récit de l'abré- 
viateur de Dion ne serait, d'après lui, qu'une fable (Voyez Geschichte 
der einzelnen rôm. Legionen in der Kaiserzeit in Pauly^s Rea^ 
lencycl. iv, p. 868-901). 

(2) Q. PETROiNIVS.C.F.PVB.MODESTVS Primi Pilus .LEG . XH. 
FVLM. Voy. Grut., cxcui, 3. Cf. Kellermann, Fig. Rom. Lot. y p. 36. 



SUB MARC-AURËLE. 93 

lors, on a trouvé gravé sur le piédestal de la statue de 
Memnon, en Egypte , le nom d'un centurion de celle 
même légion (1), et une autre inscription de la mémo 
province nous montre un Aulus Instuleius Tenax 
primrpilaris leg. XII Fulminât œ (2). Ce dernier monu- 
ment épigraphique est daté de la onzième année du 
règne de Néron, au xvi des kalendes d'avril. Nous acqué- 
rons donc ainsi la preuve qu'un siècle avant le règne de 
Marc-Aurèle, la douzième légion était déjà en possession 
du surnom de Fulminata, et non pas de Fulminatrix^ 
ainsi qu'on avait expliqué les abréviations avant d'avoir 
rencontré le mol écrit tout entier. Ce dernier fait a été 
confirmé par la récente découverte, à Tarquinies, d'une 
base de statue consacrée à P. Tullius Yarron, consul qui 
vécut au temps de Trajan, et qui s'intitule légat de la 
douzième légion Fulminaia : LEGatus LEG/onis XII 
FVLMINATAE(3). 

Traités faits et rompus, paix partielles, nouvelles at- 
taques, occupaient et retenaient Marc-Aurèle dans la 
Pannonie, lorsqu'il apprit tout à coup qu'un chef habile, 
dans lequel il avait eu la plus grande confiance pour la 
conduite des affaires d'Orient, venait de prendre le titre 
d'Auguste et de faire soulever toutes les provinces de 
son gouvernement. Ce chef était Avidius Cassius, descen- 
dant du meurtrier de César, et dont les vieilles traditions 



(1) Letronne, Statue vocale de Memnon, 149. 

(2) Hamilton, jEgyp,, p. 173; — Letronne, /. c, p. 119. 

(3) Kellermann, Fig., n° 243, et Bull, de l'inst, archéoL, 1830, 
p. 198. 



94 ESSAI 

républicaines n'avaient pas résisté à Tattrait du rang 
suprême (i). C'était du reste un général habile, et nous 
avons vu que les victoires parihiques, qui avaient si- 
gnalé Tavénement du règne de Marc-Aurèle et de Vérus, 
lui étaient dues en partie : « Le tribun que tu as envoyé, 
a lui écrivait alors Fronton, vient d'apporter à Rome des 
a lettres couronnées de lauriers, et il a été partout le pa- 
a négyriste empressé de tes opérations, de ton habileté, 
« de ta vigilance. J'ai obtenu de lui les récits les plus 

■ 

a intéressants de tes marches, de ta fermeté dans le com- 
a mandement, de la discipline rétablie sur l'ancien pied, 
ff de ta valeur dans Taction, de la sâreté et de la promp- 
tt titude de ton coup d'œil (2). » Ces brillantes qualités 
cachaient-elles déjà, au commencement du règne de 
Marc-Aurèle, l'ambition du pouvoir à tout prix? on se- 
rait tenté de le croire en lisant , dans Vnicatius Galli- 
canus, une lettre de Yérus, par laquelle il engage son 
collègue à ne pas laisser à la tête des armées un homme 
dont les desseins secrets peuvent être dangereux pour 
la paix publique ou pour la famille de l'empereur. Marc- 
Aurèle, dans sa réponse, donne une nouvelle preuve 
de ce renoncement aux intérêts personnels, de ce déta- 
chement des affections les plus légitimes que se proposait 



(t) C'est Vulcatius Gallicanus qui fait d'Avidius Cassius un descen- 
dant du complice de Brutus. Dion Cassius, au lieu de le rattacher 
ainsi à Tune des plus anciennes familles de Rome, dit qu'il était né en 
Syrie, oii il avait eu pour père un certain Héliodore, qui, d'habile rhé- 
teur, était devenu préfet de l'Egypte (1. lxxi, § 22). 

(2) FrontonU epistulœ ad amlcoi, éd. Cassan, t. U, p. 242-245. 




SUR MARG-AURÈLE. 9& 

le Stoïcisme, épuré par la doctrine d'Épictète, comme le 
but final de la philosophie : « J'ai lu, dit-il, la lettre 
a par laquelle vous me maaifestez des craiotes qui 
(c ne sauraient convenir à un empereur ou à un gou- 
« vernement tel que le nôtre. Si les dieux destinent 
f< Tempire à Cassius, nous ne pourrons nous opposer à 
a leur volonté : jamais prince, ainsi que le disait votre 
cr aïeul I n'a fait périr son successeur : si son règne n'est 
« pas écrit dans le ciel, les tentatives qu'il pourrait faire 
<c seraient sa perte... Pourquoi nous priver, sur de sim- 
« pies soupçons, d'un excellent général nécessaire à la 
« république? Sa mort, dites- vous, assurerait la sécurité 
f< de mes enfants : ah! périssent les enfants de Marc- 
ce Aurèle si Cassius mérite plus qu'eux d'être aimé, si 
« plus qu'eux il doit faire le bonheur du peuple (1). n 
Non-seulement l'empereur repoussait ainsi les soupçons 
de Yérus, mais, après la guerre parthique, il confia à 
Avidius Cassius le commandement supérieur des forces 
romaines en Orient, en lui conservant la légation de 
Syrie, poste dans lequel ce général se montra pendant 
plusieurs années dévoué aux intérêts de l'empire et 
fidèle à la personne de l'empereur. Une révolte qui avait 
éclaté en Egypte fut apaisée par lui (2), et Dion nous 



(1) Vulcat. Gallic., f^ie dAvid. CassiuSy c. 2. 

(2) Une partie de la populution nomade de l'Egypte avait été soule- 
vée^ à ce que nous apprend Dion^ pai* les efforts d'un prêtre du pays 
et d'un autre chef nommé Isidore. Ayant revêtu des habits de femme, 
ils s'étaient introduits auprès d'un centurion romain, sous prétexte de 
traiter de la rançon de quelques prisonniers, avaient tué cet officier 



96 ESSAI 

apprend qu'il avait guidé jusque dans l'Arabie Taigle des 
légions romaines(l). Dut-il à la fatale inspiration de Faus- 
tine, comme le pense Dion Casàius, le projet de s'empa- 
rer du trône, ou la fausse nouvelle de la mort de Marc- 



el dévoré ses entrailles dans un horrible festin^ où ils s'étaient enga- 
gés à combattre Rome par les serments les plus solennels. Isidore avait 
un grand talent militaire. 11 remporta des avantages éclatants sur les 
Romains, et était près de s'emparer d'Alexandrie lorsque Cassius 
vint de Syri(* s'opposer à ses progrès. Il n'osa tout d'abord hasar- 
der le combat contre des ennemis nombreux et dont le désespoir dou- 
blait le courage; mais il sut^ par d'habiles intrigues, jeter parmi eux 
la division et ruiner en peu de temps cette ligue formidable (Dion, 
1. Lxxi, § 4). La place assignée au récit de la révolte des Bucoles (c'est 
ainsi qu'on appelait ces hordes de pasteurs) par Capitolin et Dion Cas- 
sius^ a engagé Tillemont à assigner à cet événement la date de l'an 
de Jésus-Christ 170 (de Rome 923), alors que MarcAurèle venait de 
retourner en Allemagne, après avoir accompagné à Rome le corps de 
L. Vérus (Tillemont, liUt. des Kmp., t. II, p. 366). 

(1) Tout Tenseuible des opérations de Cassius en Orient prouve 
quUl y exerçait un commandement plus important que la légation de 
Syrie, quoique cette province fût déjà une des plus considérables dans 
la hiérarchie des légations consulaires. Dès que Pompée eut réduit la . 
Syrie sous la domination romaine, dit à ce propos M. Borgbesi dans 
son savant mémoire sur le consul Burbuleius (p. 58), cette province 
fut considérée comme la principale de la république, tant à cause de 
ses richesses que de sa position qui en faisait le boulevard de l'empire 
contre les Parthes, ses plus redoutables ennemis. Auguste la conserva 
lorsqu'il partaga l'administration des provinces avec le sénat, et elle 
fut toujours confiée à un personnage ayant déjà exercé le consulat : 
encore fallait-il qu'il eût donné dans d'autres gouvernements des 
preuves de son habileté, ce qui fait que Tacite l'appelle /?rot;/nc/am 
majoribus réserva tam (Agric, 40). Agrandie plus tard par la réunion 
de la Judée, de la Comagène et d'autres petites principautés, elle con- 
tinua longtemps à dépendre d'un seul gouverneur; mais Néron, après 
la révolte des Juifs, en détacha la Judée, à laquelle il nomma un gou- 



SUR MAHC-AURÈLE. 97 

Aurèle lui inspira-t-elle Tambitiou de se porter héritier 
de Tempire? Le fait est qu'il fut acclamé par les légions 
qu'il commaDdail et soutenu dans sa révolte par une par- 
tie des provinces orientales. MarcAurèle a sincèrement 
voulu le bonheur de ses sujets; mais a-t-il toujours 
réalisé les couceptions de sa philosophie? il est permis 
d'en douter. Les agents qu'il employa ne se sont pas tou- 
jours montrés dignes de le comprendre. Son indulgence 
même pour les coupables et sa répugnance à sévir ont 
laissé trop longtemps à la tête des provinces des chefs 



verneur particulier en la personne de Vespasien. Les successeurs de 
ce général destiné à l'empire : Tibcrianus^ Lusius Quiétus, Martius 
Turbon, Tinéius Rufus^ Flavius Boétus, s'intitulèrent légats de Pales- 
tine^ ou de la Syrie Palestine, ainsi que nous le voyons pour C. Julius 
Sévérus dans une inscription grecque d'Ancyre (Murât., 332,1), tandis 
que les gouverneurs de la grande province continuèrent à s'intituler 
simplement légats de Syrie. Il faut faire attention à cette différence 
pour ne pas se trouver dans l'embarras de placer deux légats à la 
fois dans la même province, ou se rendre compte de l'existence de 
légats n'étant pas consulaires. Adrien, irrité de la turbulence des 
habitants d'Antioche, voulut séparer la Phénicie de la grande Syrie : 
Ne tôt chitatum metropolis Antiochia diceretur (Spart. Adr., c. iv); 
mais Tillemont a prouvé (note 23 sur Adrien) qu'il ne mit pas son 
projet à exécution, et qu'à l'époque où Ptolémée écrivait sa géograjibie, 
c'est-à-dire sous Antonin, il n'y avait encore dans toute cette région 
que deux provinces, la Syrie et la Palestine. Avec le rogne de Marc- 
Aurèle et la guerre parthique, le gouvernement de la Syiie, loin d'être 
divisé, vit réunir à sa circonscription la Judée d'abord, et même d'au- 
tres provinces. 11 s'agissait de concentrer entre les mains d'un chef 
habile des forces militaires suffisantes pour prévenir toute attaque 
que les Parlhes auraient pu tenter, dans l'espoir de rétablir leur 
puissance déchue. Dion Cassius va jusqu'à dire qu'on donna à Avi- 
dius Cassius le commandement de toute l'Asie (1. lxxi, c. 3), ce qui 
màrg-auréle. 7 



98 ESSAI 

avides qui les irailaieni en pays conquis. Il serait injuste 
sans doute de s'en rapporler aux appréciations d'un ri- 
val : cependant les historiens nous représentent Avidius 
Gassius comme un homme qui, tout en combattant Marc- 
Aurèle, n'avait jamais parlé de lui qu'avec justice et 
modération ; or il disait de l'empereur : « Marc-Aurèle 
est sans doute un homme de bien ; mais, pour faire 
louer sa clémence, il accorde l'impunité à ceux dont il 
blâme la conduite. Où est Gaton ? où sont les vertus de 
nos ancêtres? Elles ont disparu depuis longtemps, et on 
ne songe guère à les faire revivre. Marc-Aurèle fait son 
métier de philosophe, disserte sur la clémence, sur la 
nature de Tâme, sur le juste et l'injuste; mais que sent- 
il pour la patrie? Que dire de ceux qu'il envoie gou- 
verner les provinces? Faut-il les appeler proconsuls et 



ne saurait être, puisque nous sayons qu'à Tépoque où il gouvernait la 
Syrie^ Martius Vérus était légat de la Cappadoce^ province dans la- 
quelle il avait succédé à Statius Priscus. On ne saurait même entendre 
par Asie^ dans le texte de Dion, la province qui portait ce nom^ puisque 
Aristide {Oration.) prouve que vers la même époque plusieurs pro- 
consuls s'y étaient succédé. On comprendra parfaitement au contraire 
que Dion ait voulu désigner ainsi tout le pays que les Romains appe- 
laient, d'une manière générale, TOrient ; c'est-à-dire les vastes régions si- 
tuées entre l'Ëuphrale, la chaîne du Taurus et 1 Egypte, telles qu'Ammien 
Marcellin les décrit au huitième chapitre de son quatorzième livre : 
Orient is vero limes in longum protentus et rectum^ ab Euphratis 
fluminis ripis adusque supercilia porrigitur Nili , Ixca saracenis 
conterminans gentibus^ dextra pelagi fragoribus patens. En etTet, 
si le gouvernement d' Avidius Cassius n'avait pas confiné avec l'Egypte 
et ne s'était étendu en un certain point sur ce pays, si ce général n'avait 
eu sous sa juridiction la Palestine, qui sépaiait les deux contrées^ il 



SUR MARC-AURÈLE. 99 

gouverneurs, ces hommes qui croient que de tels postes 
leur sont confiés par le sénat ou l'empereur pour qu'ils 
y vivent dans la débauche et s'y gorgent de richesses! 
On le connaît, le préfet du prétoire de noire empereur 
philosophe : c'était un mendiant trois jours avant sa no* 
mination; tout à coup il fut riche. Comment? je le de- 
mande , si ce n'est en dévorant les provinces et 
rÉtat (1). » Tou» en faisant la part de l'exagération dans 
ces récriminations, inspirées sans doute par le désir de 
justifier son usurpation, on ne peut admettre que Cassius 
ait ( ntièrement calomnié le gouvernement de Marc- 
Aurèle. La profonde corruption des classes élevées de- 
mandait plus de sévérité que de clémence, et les guerres 



n'aurait pu réprimer la sédition des Bucoles. L'action du gouverneur 
de la Syrie jusqu'à l'embouchure pélusiaque du Nil est eucore prouvée 
plus tard^ par un passage de Sparticn où^ parlant de la sévé- 
rité de Pescennius Niger, légat de Syrie, il lui fait dire à ses sol- 
dats : « Eh quoi! vous avez le Nil, et vous demandez du vin ? » (Pesc. 
Niger, c. vu.) L'in<cription trouvée en Palestine et consacrée par un 
tribun de la troisième légion gallica ( Boeck, Corpus Inscr. gr,^ 
n* 4544) aux empereurs Marc-Aurèle et Vérus, sous le gouvernement 
d'un légat dont le nom a été effacé, ne peut se rapporter, ainsi que l'a 
supposé M. Cavedoni(/4/in. delP Inst. arch,, 1847, 168), qu'à la léga- 
tion d'Avidius Cassius. Après sa révolte et sa mort, son nom aura été 
rayé des monuments oîi il avait été gravé. 

(1) Vulcat. Gallican. Fie d'Avid, Cassius, c. xin. Il nous semble en- 
core résulter d'un passage de Spartien que, sous le règne de Marc-Au- 
rèle, les provinces ont eu souvent à se plaindre de leurs administra- 
teurs : « Pescennius Niger, dit ce chroniqueur, jouissait d'une telle 
autorité que, voyant les provinces ruinées par suite des fréquents 
changements opérés dans l'administration , il en écrivit d'abord à 
Marc-Aurèle, puis à Commode. » (Fie de Pescen. Niger y c. vu.) 

7. 



100 ESSAI 

OU les rébellions qui occupèrent constamment le règne 
du meilleur des Antonins indiquent un malaise dont il 
faut chercher la cause dans son entourage. Jamais, en 
effet, il n'eut la force d'en réprimer les funestes pen- 
chants. Ne (Jevail-il pas un jour faire rendre les honneurs 
divins à une épouse qui déshonorait son nom, et laisser 
pour successeur le plus cruel des tyrans ! 

La nouvelle de la révolte d'Avidius Cassius avait 
causé à Rome les plus vives inquiétudes. Marc-Aurèle 
était au fond de la Pannonie : on craignait la prompte 
arrivée d'un prétendant connu par sa sévérité, et les sé- 
nateurs se voyaient déjà proscrivant, à regret, sans 
doute, mais conTormément à leurs habitudes, le prince 
déchu pour acclamer le vainqueur. L'épée d'un légion- 
naire leur épargna cette nécessité à laquelle on était tou- 
jours sûr de les voir obéir. Avidius, qui, après avoir 
soumis rÉgypte, la Syrie et une partie de l'Asie anté- 
rieure, avait trouvé de la résistance dans la Gappadoce, 
commandée par Marlius Vérus, et dans la Bithynie, où 
Claude Albin était légat, fut tué par un centurion de sa 
propre armée , et sa mort mit fin à la révolte. Marc- 
Aurèle, en entrant à Rome, où il s'était hâté de reve- 
nir , n'aurait eu qu'à punir ceux qui s'étaient laissé 
détourner de leur devoir, si son cœur, alors comme tou- 
jours, ne lui avait conseillé la clémence. Déjà, dans la 
proclamation qu'il avait adressée à ses soldats, il avait 
amèrement déploré la nécessité de soutenir une guerre 
civile, et de tourner ses armes contre son peuple. Sa 
plus grande crainte était , disait-il , que Cassius , soit 
honte ou remords, ne mit fin à sa vie^ ou ne tombât sous 




SUR MARCAURËLE 101 

les coups de quelque sujet loyal. Son plus grand désir 
était d'accorder un pardon absolu, paroles sincères, in:- 
pirées par les plus nobles sentiments. Quand on lui ap- 
porta la tête de Cassius, il rejeta avec horreur la san- 
glante offrande et refusa d'admettre les meurtriers en sa 
présence : « Qu'on ne verse pas de sang, » écrivait-il au 
sénat à l'occasion du procès intenté aux complice s d'Avi- 
dius; «queles déportés soient rappelés; que ceux don tles 
biens ont été confisqués les recouvrent. Plût aux dieux 
que je pusse rappeler aussi ceux qui sont dans le tom- 
beau ! rien n'est moins digne d'un souverain que de 
venger ses injures personnelles. Vous accorderez donc 
un plein pardon aux fils d'Âvidius Cassius, à son gen- 
dre, à sa femme. Et pourquoi parler de pardon? Ils ne 
sont pas criminels. Qu'ils vivent en sécurité, dans la 
tranquille possession de leur patrimoine; qu'ils soient 
riches et libres d'aller où ils voudront; qu'ils porteot en 
tout pays des témoignages de ma bonté, des preuves de 
la vôtre. Mais pardonner aux femmes ou aux enfants 
de ceux que la mort a frappés, Pères conscrits, est-ce là 
de la clémence? Je demande encore que les complices 
d'Avidius, qui appartiendraient à Tordre du sénat ou des 
chevaliers, soient à l'abri de la mort, delà confiscation, 
de la crainte, de la hnine, de l'injure. Ménagez cette 
gloire à mon règne, qu'à l'occasion d'une révolte où il 
s'agissait du trône, la mort n'ait frappé les rebelles 
que sur le champ de bataille (1). » Marc-Aurèle fut obéi 



(1) Vulcatius Gallicanus, Fie d^Àvid, Cassius, c. xii. 






t02 ESSAI 

dans son désir de clémence, et l'on rapporte que Martius 
Vérus, qui se trouvait en Syrie, ayant pris possession 
de toute la correspondance de Cassius, la jeta au feu en 
disant qu'il croyait répondre ainsi au vœu de l'empereur. 
D'autres prétendent que ce fut Marc-Aurèle qui brûla ces 
lettres sans les ouvrir (1). 

Tertullien a remarqué que pas un chrétien n'avait 
pris part à la révolte de Cassius : « Car, dit-il à ce pro- 
pos, un chrétien n'est l'ennemi de personne , et moins 
encore de son souverain : sachant que c'est de Dieu qu'il 
tient sa puissance, il se croit obligé de l'aimer, de l'ho- 
norer , de souhaiter sa conservation et celle de 
rÉtat (2). » Comment se fait-il donc que Marc-Aurèle, si 
indulgent pour des coupables, se soit montré si impla- 
cable pour ces chrétiens auxquels il aurait dû tendre la 
main comme à des frères, en retrouvant dans leur mo- 
rale divine des préceptes plus sublimes encore que ceux 
de la plus pure morale du stoïcisme? La seule explica- 
tion possible à ce contraste est l'inquiétude que faisait 
naître dans l'esprit du chef de l'empire la diffusion ra- 
pide du christianisme, diffusion dont les fouilles conti- 
nuées depuis quelques années dans les catacombes 
conGrment l'action sur la société romaine, bien que cette 
action ait été niée ou affaiblie par ceux qui croyaient 
à l'exagération des écrivains ecclésiastiques, avant que 
les monuments ne se fussent montrés d'accord avec 



(1) Voy. Dion, 1. lxxi, c. 29. — Amm. Marc.^ 1. xxi. 

(2) Tertull. ad Scap., c. 3. 



SUR MARC-ALRÈLE. 103 

eux. C'est à Tépoque même donl nous nous occupons, 
c'est-à-dire au siècle des Antonins, que l'auteur de l'é- 
pître à Diognèle parle du culte des chrétiens répandu 
dans toutes les cités du monde romain (1); que saint 
Justin afGrme qu'il n'y a pas un coin de la terre, même 
chez les peuples barbares , où Ton ne prie au nom de 
Jésus-Christ mort sur la croix (2); que saint Irénée croit 
à l'expansion de l'Église dans l'univers entier (3j; que 
Terlullien dit : « Nous ne sommes que d'hier, et déjà nous 
peuplons votre empire, vos villes, vos conseils, vos 
camps^ vos tribus, le palais, le sénat, le forum, nous 
ne vous laissons que vos temples. Sans recourir aux 
armes, nous pourrions vous combattre en nous sépa- 
rant de vous : vous seriez effrayés de votre solitude (4). » 
Paroles inspirées sans doute par le pressentiment d'un 
avenir prochain et qu'il ne faut peut-être pas prendre à 
la lettre, mais qui prouvent toutefois l'élan des popula- 
tions vers une lumière plus pure que celle dont les reflets 
douteux éclairaient à peine le monde païen. D'ailleurs, 
et dès les premières années du second siècle , Pline 
n'écrit-il pas à Trajan en le consultant sur les procès que 
l'on fait aux chrétiens : « L'affaire m'a paru digne de vos 
réflexions par la multitude de ceux qui sont enveloppés 
dans ce péril : car un très-grand nombre de personnes 



(1) Ch. VI, vol. I, p. 482 de Téd. des Œuvres de saint Justin , par 
Otto. 

(2) Dîal, av. Tryph., § 17. 

(3) Àdvers. Hxres,, m, 4, 2. 

(4) ^polog.y ch. 37. 



t04 ESSAI 

de tout âge, de tout ordre, de tout sexe, sont et seront 
tous les jours impliquées dans celte accusalion (1). » 

Nous avons trouvé des preuves nouvelles de cette 
vaillante aspiration depuis que les cryptes du cimetière 
de Sainl-Caliste, ouvertes sous la direction habile du 
chevalier de Rossi, ont donné accès aux parties les plus 
anciennes delà Rome souterraine. Le style des peintures 
et de rornementation, le choix des matériaux, la paléo- 
graphie, les inscriptions, ont guidé le savant archéolo- 
gue par les soins duquel s'est opérée cette résurrection 
historique (2). Il a pu assigner ainsi un ordre chrono- 
logique aux galeries sans nombre où les chrétiens pla- 
çaient leurs morts sous l'invocation des martyrs, et 
démontrer la diffusion de la foi à Rome dès la fin du 
second siècle de noire ère. Quelques historiens moder- 
nes supposent trop facilement que les empereurs qui 
se sont trouvés en face du christianisme naissant 
n'eurent que du dédain pour les dogmes nouveaux. 
Sans doute la religion païenne ne se crut pas d'abord 
sérieusement menacée, et le pouvoir s'alarmait peu 
d'un mouvement qui agitait surtout les esprits dans les 
classes les plus humbles de la société. Cependant l'an- 
tagonisme se révéla plus promplement qu'on ne le 
suppose. Rome n'avait jamais eu la tolérance qu'on lui 
a souvent prêtée pour ce qu'elle appelait les supers- 
titions étrangères. Elle admit au droit de cité les dieux 



(1) Epîst,,\. X, lettre 97. 

(2) Voy. ma Lettre à M. J. de Witte sur les fouilles dans les cata- 
combes de Rome, Athenxum français^ 1854, p. 662-663. 



SUR MARC-AURÈLE. 105 

des nations vaincaes, à la condition que ces dieux, sa- 
tisfaits d'occuper une petite place dans le Panthéon ro- 
main, se contenteraient d'encens et de prières. Toute 
tendance religieuse qui se montrait exclusive, et ne 
s'inscrivait pas ouvertement pour prendre rang dans 
le polythéisme de l'État, était poursuivie par les rigueurs 
de la loi romaine. 

Déjà, sous la république, le consul Posthumius disait 
au sénat : « Combien de fois, au temps de nos pères 
et de nos aïeux, les magistrats n'ont-ils pas été char- 
gés d'interdire les cultes étrangers, de chasser les prêtres 
ou les devins, de brûler les livres prophétiques, d'abo- 
lir tout rit, tout sacrifice qui s'écartait de la disci- 
pline romaine (1)! » C'est ainsi que, sous le règne de 
Claude, les juifs ont été chassés de Rome (2) ; que, dans 
la Bretagne et dans les Gaules, le druidisme fut persécuté 
par cet empereur, alors que sous tout autre rapport il se 
montrait si favorable aux Gaulois. Les druides, en effet, 
caste sacerdotale et politique, voulaient commander non- 
seulement à la foi, mais aux actes : ils se regardaient 
comme les interprètes de la loi divine, et imposaient en 
son nom la loi humaine à leurs sectateurs. Les Romains 
abattirent leurs autels, abolirent leur culte, les pour- 
suivirent, le fer à la main, jusque dans les forêts de la 
Bretagne et les îles sauvages de la mer d'Irlande (3). 
Les noms de Claude et de la Bretagne nous ramènent à 



{{) Tite-Live, 1. xxxix, \6. 

(2) Suétone, Fie de Claude , c. xxv. 

(3) Tacite, Ànn., l. xiv, 29 et suiv. 



100 ESSAI 

l'une des premières femmes chrétiennes qui ait excité les 
soupçons d'un gouvernement jaloux. Tacite nous apprend 
que Pomponia Graecina , matrone de haute naissance, 
femme d'AuIus Plautius, qui sous Claude avait mérité 
l'ovation comme conquérant de la Bretagne, fut accusée, 
pendant le règne de Néron, de se livrer â des supersti- 
tions étrangères, superstifionis externœ rea. Le juge- 
ment de l'affaire fut remis entre les mains du mari ; 
après avoir, selon l'ancienne coutume, instruit en pré- 
sence des parents ce procès, d'où dépendait, ajoute 
Tacite, l'honneur et la vie de sa femme, il la déclara in- 
nocente. Depuis cette époque elle vécut dans la retraite; 
pendant quarante ans elle ne porta que des habits de 
deuil, et s'éloigna des plaisirs, quoiqu'elle fût recherchée 
et honorée de tous (1). Cette vie d'abnégation, cette so- 
litude volontaire au milieu de la capitale du monde, cet 
abandon de toute vanité dans les soins de la personne, 
ont fait supposer que Graecina était chrétienne (2), con- 
vertie, sans doute, par quelqu'une de ces esclaves 
d'Orient qui avaient entendu la parole des apôtres et 
s'étaient pénétrées de cette religion d'amour et de charité 
dont la morale parle si haut au cœur tendre et dévoué 
de la femme. 

Dès le temps de Domitien, nous savons par Eusèbe 
qu'une idée vague des dogmes du christianisme et du 
judaïsme, alors confondus par les Romains, préoccupait 



(0 Tacite, Annal,, \. xm, 32. 

(2) Cf. Baronius {Ann. eccL ad annum HI Neroni8).-*De sanctis^ 
Del Sepolcro dei Plauzi, Ravenne, 1784^ p. 6. 



SUR MARC-AUBÈLE. lOT 

le chef de l'État (1). Ce règne glorieux qu'on attendait, 
cet avènement d'un Messie qui devait régner sur la Jé- 
rusalem éternelle, faisait craindre que les nouveaux pro- 
sélytes ne cherchassent un changement de dynastie; et 
cependant le successeur de saint Pierre pouvait alors 
répondre avec vérité que son royaume n'était pas de ce 
monde. SousTrajan, les mêmes appréhensions se renou- 
velèrent (2). Les confréries, les sociétés secrètes étaient 
surveillées avec soin ou dissoutes (3), le refus de sacri- 



(i) Eusèbe, Hist. EccL^ m, 20. 

(2) Id., «6., m, 82. 

(3) La correspondance de Pline et d^ Trajan fait connaître avec 
quelle défiance le gouvernement voyait se former tout collège ou 
toute association, alors même que de telles institutions semblaient 
avoir pour but l'intérêt public dans ce qu'il a de plus pressant, la 
conservation des personnes ou des propriétés. Un terrible incendie 
ayant consumé, faute de secours, un grand nombre de maisons parti- 
culières et des édifices publics à Nicomédie, Pline, alors gouverneur 
de la Bythinie, s'adressa à l'empereur pour être autorisé à former une 
confrérie de cent cinquante artisans qui seraient prêts à se porter au 
feu dans de pareilles occasions. Trajan refusa : a N'oublions pas, écrit- 
il à son légat, que ces prétendues sociétés de secours n'ont été le plus 
souvent que des occasions de désordres. Quelque nom que nous leur 
donnions, quelle que soit la cause de leurs réunions, quelque courtes 
que soient leurs séances, il y a toujours un danger dans l'existence de 
ces confréries. » (Pline le Jeune, Lettres^ 1. x, 43.) Ailleurs c'est avec 
peine que l'empereur consent à laisser les habitants d'Amise, ville du 
Pont, recueillir entre eux des cotisations sous la condition qu'elles se- 
ront employées au soulagement des classes pauvres, et nullement à 
soutenir des assemblées illicites, illicitos cœttcs. (Ibid,, 94.) Puis, une 
autre fois, Pline craint qu'à l'occasion des solennités de famille on n'in • 
vite tant de monde que ces fêtes ne dégénèrent en attroupements, et 
Trajan lui répond que, cette crainte étant légitime, il s'en rapporte à 



108 ESSAI 

fier à Tempereur semblait confirmer ces aspirations 
vers un changement de pouvoir contre lequel protestait 
encore saint Justin au temps des Antonins : a Si vous 
entendez dire que nous attendons un royaume, écrit-il, 
et que vous supposiez qu'il s'agit d'un royaume terrestre, 



lui pour réformer de tels abus. (76., 407, 108.) En un mot les restric- 
tions au droit d'association semblent avoir été Tune des préoccupa- 
tions de l'empire. Dès Tavénement de Jules César à la dictature, il dé- 
truisit ou dispersa toutes les communautés, à Texception de celles dont 
rinstitution remontait aux premiers âges de Rome (Suétone, César, 
xui) ; et comme il s'en était probablement formé de nouvelles pendant 
les guerres civiles, Auguste renouvela les mêmes ordonnances. [lbid,y 
Augusto, xxxu.) Dès lors l'établissement de tout collège dut être auto- 
rist^ par la permission du prince ou par un sénatus-consulte. Nous li- 
sons dans le Digeste : « 11 est défendu aux gouverneurs de province 
d'autoriser de nouveaux collèges ou de nouvelles confréries, et de per- 
mettre aux soldats de former dans les camps des associations. Les 
gens du peuple peuvent cependant s'imposer une cotisation mensuelle; 
mais sous la condition de ne se réunir qu'une fois par mois et de ne 
former sous aucun prétexte une association illicite. » (D., lib. XLvn, tiL 
Sa. i.) Si quoique collège se formait contre la loi, il devait être dis- 
sous : « CoUegia si qua fuerint iiliciia, mandatis et constitutith 
nibns et scitis dissoiruntur, » (D., xlvii, t. 22, 3.) Mais latdissolution 
du ci^lège non autorisé ne suflisait pas; les membres en étaient pour- 
suivis et punis comme coupables de lèsenonajesté : « Quisquis Ulici- 
tnm coHeginm ^surpaverit, ea pœna tenetur qua tenentur qui 
homiHibtts armaiis loca pMica reitempia occupasse judicati sunt.i^ 
v/^., 2.) Aussi les inscriptions nous prouvent-elles avec quel soin les 
membres d*un citllège savaient se pitèvaloir de l'autorisation do séc.at 
ou du priiHV« en employant la formule : Ql'IBUS EX S.G.GOUŒ 
UCKT. ou bien : QUBIS EX SX.œUŒ PERMISSllU EST {Mém. 
des ùHtiq. de Frauce, \x, p. 7$\ ou bien encore: QUIBCS EX KR- 
MIS81' IHYl ni ARCWI H.VBERE PERMIS. .Gniter, 424, 12), etc. 
On a recherché quels étaient les collèges privilégiés qui aviient obtenu 



SUR MARC-AURÈLE. 109 

VOUS êles dans l'erreur : nous n'attendons que le royaume 
de Dieu. » (Apolog. I, g 2.) 

Cependant chaque jour la prédication ou l'exemple 
faisaient des prosélytes au nom du Christ. Cette morale, 
si consolante pour les misères de la vie, qui pénétrait 
tout d'abord dans la partie souffrante de la société, puis 



Tautorisation d'existrr sous l'empire, malgré la défiance qu'inspiraient 
alors de telles réunions ; quels étaient leur constitution, leur emploi, 
leur raison d'être, et malheureusement les notions que l'on peut re- 
cueillir à ce sujet ne sont ni bien nombreuses ni bien précises. Parmi 
les collèges approuvés par l'autorité se trouvent quelques corporations 
d'artisans indiquées par Gaïus : « U n'y a qu'un petit nombre de mo- 
« tifs, dit-il, qui puissent autoriser l'existence des corporations. Telles 
« sont le recouvrement des impôts, l'exploitation des mines d'or ou 
a d'argent, la fabrication du sel, la navigation. 11 y a aussi certains col- 
ci légesàRomequedeséditsdes princes ou dessénatus consultes ont vali- 
« dés,telsque celui desboulangers et quelques autres.» (Di^.,1. m, tit. iv, 
l.)Les inscriptions nous ont déjà fait connaître et nous font connaître 
de plusen plus chaque jour quels étaient les corps de métiers qui avaient 
ainsi obtenu grâce devant l'autorité et se trouvaient réunis en corpo- 
rations par la permission du prince ou du sénat. Outre les collèges si 
connus des Centonarii, des Dendropkori , des Fabri, des Fabri Ti- 
gnuarii, des Finarii, dont on trouve des mentions fréquentes dans 
tous les grands recueils d'inscriptions, il y a plusieurs autres corporations 
d'artisans dont les traces se révèlent par un examen attentif des docu- 
ments dont dispose aujourd'hui l'épigraphie. La navigation y est re- 
présentée par les Nautœ ou les Navicularii (passim), les Caudicarii 
(Orelli, 4072), les Nauticarii (Henzen, 7205), les Scapharii (Orelli, 
4109), les Lenmcularii (Orelli, 1300, 4054 ; Henzen, 6029), les Sabur- 
rarii (Donati, p. 458, 5) : on y trouve des collèges à*Aquaru (Momm- 
sen, I. R. N., 744), d'.^renane (Murât., 51 1 ,i%),d*/irgentarii (passim), 
d'yErarii (Gruter, 477, 1), à'Aromatarii (Orel., 4064), de Fabri- 
censés (Horsley, Tab., 70, 1), de Balistarii (Donati, 511, 12), de Mu- 
liones ou à*Asinarii (Momrasen, I. N., 391), de Jumentarii (Marini, 



110 ESSAI 

remontait dans les classes élevées, a eu, nous le croyons, 
une influence marquée sur les princes, alors même qu'ils 
redoutaient le christianisme et le combattaient par la 
Tîolence. Des maximes étranges pour le monde ancien 
circulaient de toutes parts. L'esclavage n'était plus de 
droit commun; la pauvreté était mise en relief; l'égalité^ 



Fr. arv.y p. 775), de Fcenaril (Fabretti, col. TraJ., p. 251), de Fui- 
lones (Orelli, 4056), de Fidicines (Mommsen, I. N., 6845), de Liticines 
Cornicines (Gudius, 205, 2) , de Magnarii (Fea, Fa^ti^ 49), de Coqui 
(Gard. Dipl, 410, p. 221), de Mensores Machinarii ow Frumentarii 
(Orel., 4420, Henzen, 7194), de Pistores (Grut., 81, 10), de Pastillarii 
(Murât., 527, 5), de Tabernaril (Henzen, 7215), de Piscatores (Orell., 
4109, 4115), de renatores (Murât., 531, 2), de Medici (Fabreit., 
p. 232, 610), de Salarii (MarinijFr. arv,^ 1. 1, p. 294), de Salinatores 
(Orel., 749), de Lanarii Carmlnatores ou Pectinarii (Orel, 4103, 
4207, Romanelli, Top. y U lU, 64),à'UtricularU (passim), etc., asso- 
ciations qui avaient saps doute, parmi les différents buts de leur insti- 
tution, la répartition de secours mutuels dans les nécessités de la vie, 
et THSSurance qu'il serait pourvu aux funérailles des membres du col- 
lège, ainsi qu'on peut le présumer d'après la teneur de quelques monu - 
ments épigrapbiques. Ainsi, par exemple, nous lisons dans une inscrip- 
tion donnée par Orelli , 4420 : D.M.C.TVRIVS C.F.LOLLIANVS 
QVITQVIT EX CORPORE MENSORVM MACHINARIORVM FVNERA- 
Tiai NOMINE SEQVETVR RELIQVVM PENES Hem Vublicam Supra 
Scriptam REMANERE VOLO EX CVIVS VSVRIS PETO A VOBIS COL- 
LEGaE VTl SVSCIPERE DIGISEMINI VT DIEBVS SOLEMNIBVS SA- 
CRIFICIVM MlHl FACIATIS ID EST IIILID.MART.DIE NATALIS 
MEl VSQVE AD X XXV PAREINTALIS X XÏTs FLOS ROSA X V 
SI FACTA NON FVERINT TVNC FISCO STACIONIS ANNONAE 
DVPLVM FVNERATIGIVM DARE DEBEBITIS. Dans une inscription 
de la Grande-Bretagne trouvée à Bath {/iqux solis), nous lisions qu'un 
ouvrier militaire de la vingtième légion appartenant au collège des 
Fabricenses a été inhumé aux frais de son collège : IVLIVS VITALIS 
FABRICIESIS (lisez FABRICËNSIS) LEGioni^lx Waleriœ \ictrici$ 



SUR MAROAURÈLE. 111 

principe inconnu jusqu'alors, se trouvait proclamée par 
la religion Douvelle. 11 a dû se passer, à celte époque, 
un fait analogue à celui que nous avons vu de nos jours. 
On croyait à une expansion de théories sociales, dange- 
reuses pour le salut de l'État, subversives de tout ce 
qui avait existé jusqu'alors. Oq était décidé à les re- 



STIPENDIORVM IX ANNORwm XXIX. NATIONE BELGA EX COL- 
LEGIO FABRICE/i«itim ELATVS II. SE. Des inscrif)tions funéraires 
où on lit: METILIO.. .F.OVF.MESSORI COLLEGIVM IVMENÏARlO- 
RVM (Marini, Fr. arv.y p. 772), ou bien : ACCEPTO CIllAE SERVO 
LANARU PECTINARII SODALES POSVERE (Orelli , 4207), ou : D.M. 
HAEC LOCA SVNT LANARIORVM CARMINATORVM SODALICII QVAE 
FAaVNT IN AGRO P.C. AD VIAM.P.LV (Orelli, 4103), ou bien en- 
core: LOCVM SEPVLTVRAE DONAVIT G. VALGIVS FVSCVS COxNLE- 
GIO IVMENTARIORVM PORTAE GALLICAE POSTERISOVE EORVM 
OMNIVM ET VXORIBVS CONCVBINISQ. (Fabretti, p. 157, 261), sem- 
blent prouver que les liens qui rattachaient Tun à Tautre les membres 
de ces différents collèges d'artisans n'étaient pas rompus par la mort 
et les unissaient jusqu'au lieu de Téternel repos. M. Mommsen a éga- 
lement conjecturé avec beaucoup de probabilité (de Collegiis et soda' 
liciis Romanorum, Kiliae, 1843) qu'un grand nombre des collèges qui 
portent le nom de quelque divinité^ et dont on rencontre d.ms les ins- 
criptions des traces nombreuses, avaient moins pour objet le culte 
particulier de cette divinité que les soins apportés par les membres de 
l'association aux funérailles de quiconque venait à décéder en en fai- 
sant partie. On sait, en effet, quel respect on portait au culte des morts, 
dans l'antiquité, et quelle pieuse obligation c'était pour chacun de 
veiller à la sépulture de ses proches. Les riches familles élevaient 
d'immenses monuments à la mémoire de ceux qu'eUes avaient perdus^ 
et cette inégalité dans la mort aurait été plus choquante encore si le 
cadavre du pauvre ou de l'esclave avait dû être abandonné sans 
pompe et sans honneurs. Trois lois ou fragments de lois relatives à 
des confréries ont été retrouvées jusqu'à présent et appuient la con- 
jecture de M. Mommsen. La loi du collège d'Esculape et d'Hygie 



llî ESSAI 

pousser à tout prix ; mais on comprenait qu'il fallait 
faire. quelque chose pour ces classes jusqu'alors déshé- 
ritées, chez lesquelles se développait rapidement l'espoir 
d'un meilleur avenir. 

On ne put croire à l'abnégation qui ne leur faisait 
espérer cet avenir que dans une patrie céleste. On les 



(Orelli, 2417), ledit du magister du collège de Jupiter Cerrienius, 
publié sous le règne de Marc-Aurèle et sous le consulat 4e L. Vérus et 
de Qiiadratus (de J.-C. 167, voy. Masmann, Ubellus aurarius, tabb. 
i, 2, et Henzen, 3« vol. d'Orelli, 6087), la loi du collège des Guitares 
Dianss et Ântinoi, appartenant au règne d'Adrien et trouvée à Lanu- 
viumenl8l6 (voy. Mommsen, de ColL /{om., p. 98 sqq. etHenzen, 
6086), sont relatifs aux soins à prendre pour les funérailles d^s mem- 
bres de Tassociation. Ce sont là ces confréries pour lesquelles la 
loi citée par le Digeste se désarma de ses rigueurs. Permittitur 
tenuioribus stipem menstruam conferre^ dum iamen semel in mense 
coeant ^ ne sub preiextu hujusmodi iilicitum collegium coeant. 
(D., 1. XLvu, 22, 1.) En effet, les membres du collège de Diane et 
d'Antinous ne doivent se rassembler qu'une fois par mois pour décider 
de ce qui avait rapjort aux inhumations : Ql-'IBUS œiRE CONVENIRE 
COLLEGIUMQLE UABERE UCEAT QUI STIPEM MENSTRUAM 
CONFERRE VOLEJNT LN FUNERA II IN œLLEGIUM COEANT NEQUE 
SUB SPEGIE EJUS COLLEGII NISI SEMEL IN MENSE COEANT 
CONFERENDI CAUSA UNDE DEFUNCTI SEPELIENTUR. Les règle- 
ments du collège décident de la quotité des contributions dues par 
chaque membre, de Tusage qui doit en être fait, Jes soins à prendre 
pour les funérailles de ceux qui meurent dans le pays ou dans un 
rayon de vingt milles, des repas qui réunissent à certiiines époques 
les membres du collège parmi lesquels les esclaves sont admis. Si 
quelque esclave appartenant au collège vient à décéder et que son 
maître ou sa maîtresse se refusent injustement à donner au corps la 
sépulture, un service funèbre n'en sera pas moins célébré en sa 
commémoration : QVISQVIS EX HOC COLLEGIO SERVAIS DEFVN- 
CTVS F\'ERrr ET CORPVS EIVS A DOMINO DOMINAVE INIQVI- 



SUR MARC-AURÈLE. UZ 

prenait pour des méconteDts, et sans se l'avouer on 
comptait avec eux. De là ces maximes plus humaines, 
cet adoucissement dans les mœurs publiques, cette lé- 
gislation moins rude^ qui signalent l'avènement du se- 
cond siècle. La philosophie du Portique, répudiant ce 
qu'elle avait d'austère et de personnel, en arrivait sous 



TAXE SEPVLTVRAE DATVM NON FVERIT El FVNVS IMAGBVARIVM 
FIET (Orel.^ éd. Henzen^ 6086). Il se passait alors quelque chose de 
semblable à ce que nous voyons aujourd'hui dans nos campagnes^ où^ 
sous l'invocation de saint Roch^ de saint Joseph^ ou de til autre saint 
du calendrier catholique, se forment des confréries dont les membres 
vont chercher solennellement la dépouille mortelle du compagnon 
qui a été appelé à une vie meilleure, le transportent sur leurs 
épaules jusqu'à Féglise du village et prient sur son cercueiL Voilà 
donc le droit à Tassociation que les empereurs consentaient le plus 
souvent à reconnaître au peuple romain : épargner chaque mois sur 
son salaire et mettre dans une bourse commune le denier qui devait 
procurer à l'artisan ou à l'esclave le bois du bûcher, l'urne modeste 
placée dans un colombaire et la plaque de marbre où son nom restait 
gravé. Desmagisiri, des quinquennales ^ des curateurs, quelquefois 
un, deux, trois, ou davantage, aidés de questeurs, ou sans le secours 
d'une questure, présidaient les collèges tolérés par l'État. Malgré l'in- 
eertitude qui ressort de Texamen des inscriptions, relativement à la 
constitution de ces associations autorisées, nous sommt s conduits à 
ce rapprochement : de même que la constitution du municipe était 
modelée sur celle de TÉtat, l'administration particulière des collèges 
avait quelques rapports à celle des municipes. Ainsi, par exemple, les 
quinquennales des municipes nommés à l'imitation des censeurs, 
UVIRI IVVmi OVDVQVENNALES CENSORIA POTESTATE appelaient, 
comme ces derniers, du nom de lustre le temps compris dans 
leur magistrature, ainsi que nous le voyons par l'inscription d'un 
quinquennalis qui fit exécuter certains travaux intra lustrum honoris 
ejus (Henzen, Bull. Inst. arch., 1849, p. 103) : or l'ère de certains 
collèges dirigés par des magistri quinquennales se comptait par ius- 

MARC-AURÉLE. 8 



114 ESSAI 

Marc-Anrèle jusqu'à une charité presque chrétienne. 
Les chrétiens eux-mêmes semblent avoir eu conscience 
du bien qu'ils faisaient à la société païenne par la- 



tres^ comme nous l'apprennent les monuments épigraphiques (voyez 
entre autres plusieurs inscriptions du collège des charpentiers d'Ostie 
dont Tune est datée du xui* lustre^ une autre du xxi*^ une troisième 
du xxxuie^ une quatrième du xxxvi* lustre après la fondation du collège). 
(Orelli, 820 ; Henzen, 7200, 6520 ; Marini, Inscr. de la villa alb.^p. 232.) 
D'autres collèges expriment les dates^ non par lustres, mais par années, 
et, dans ce cas, on peut remarquer qu'ils sont présidés par de simples 
magistri n'ayant plus rien de commun avec la potestas censoria des 
quinquennales. Ainsi que l'État, tout collège autorisé était apte à pos- 
séder, à former une caisse commune, à la faire gérer par des agents de 
son choix : « Ceux à qui il a été permis de se réunir en corps, collège, 
société ou quel que soit le nom qu'ils se donnent, dit le Digeste, peu- 
vent posséder en commun, à l'exemple de llËtat, avoir des fonds en 
propre et nommer un agent ou un syndic qui surveille Texécution des 
mesures arrêtées par la communauté. » (D., l. m, t. 4, i, § 1.) Plus 
d'une fois encore, dans le Digeste, les associations sont rapprochées 
du municipe relativement aux droits qu*elles peuvent exercer : « Hx^ 
reditas personœ vice fungitur sicuti municipium et decuria et s(h 
cietas, » (D., 1. xlvi, tit. 1, 22.) Puis encore : « Si quis tabulai instru* 
mentorum reip. municipii alicujtis surriptierit, Labeo aitfurti eum 
tenerL Idemqxie scribit et de cœteris rébus publicis et de societati- 
bus, » (D., 1. xLvu, tit. 2, 31.) Les collèges jouissaient donc da^u^ p^- 
sonXy et recevaient les dons qui leur étaient adressés. Ces dons étaient 
souvent offerts au dieu sous l'invocation duquel était placée la société 
et à la société elle-même : SOLI INVICTO ET SODALICIO EJUS (Gru- 
ter, XXXV, 5) ; lOVI OPTIMO MAXIMO ET COLLEGIO SANCTISSIMO 
(Marini, Fr. arv., p. 95); SILVANO ET COLLEGIO EIVS(i6k/.), etc. 
Ils avaient aussi des esclaves : a Servus municipum vel coUegii vel 
decuriœ hieres instituttis, manumissus vel alienatus adibit àssre^ 
ditatem, dit le Digeste. » (1. xxix, tit. 2, 25, § 1.) Ce fut Marc-Aurèle 
qui accorda le premier aux collèges le droit d'affranchhr, ainsi que 
nous rapprend Ulpien : « Divus Marcus omnibus collegiis quibus 



SUR MARC-AURÈLE. 115 

quelle ils étaient persécutés avec tant d'aveuglement : 
ff Nous pourrions, D dit Saint-Justin s'adressant à Antonin 
et à Marc-Aurèle, « vous citer beaucoup de personnes 



coeundijus est, manumittendipotestatem dédit, » (D., I. xl, t. 3, 1.) 
Ce fut encore lui qui autorisa les collèges à recevoir des legs : « Cum 
senatus temporibus DM Marci permiserit coUegiis legare nulla du- 
bitatîo est qtwd si corpori cui licet coire legatum erif, debeatur : 
cui autem non licet ^ si iegefur non valebit, nlsi singuiis legetur : 
hi enim non quasi collegium sed quasi certi homines admittentur 
ad legatum, » (D., 1. xxxiv, lit. 6, 20.) On trouve en efftt dans les 
inscriptions de nombreux témoignages des Itgs faits aux collèges ; par 
exemple, ce testament trouvé à Sarsina, la [»atrie de Plante, et donné 
parGruter(cccxxu,4): CAPVT EX TESTAMENTO CETRANIAE SE- 
VERINAE COLLEGIIS DENDROPHORORVM FABRVM CEINTONARIO- 
RVM MVNiaP. SASSIwa//5 HSSENA M1L1a¥dARI VOLO FIDEIQVE 
VESTRAE COLLEGIALI COMMITTO; puis d'autres inscriptions en 
l'honneur de personnes qui ont légué leurs biens à des communautés : 
œiLegium FABRww SP. ATILiO CEREALI QVI REM SVAAI COLLEGIO 
RELIQVIT (Murât., 516, 1) : COLLEGmw FABRwm... VRSIONI SE- 
CVNDI V\Lio QVI FACVLTATES SVAS COLLe^io RELIQweV. (Orel., 
4080.) Il est vrai qu'en accordant certains privilèges aux communau- 
tés, Marc-Aurèle restreignait le droit d'association en ordonnant qu'on 
ne pourrait appartenir à deux collèges. Celui qui se trouvait dans ce 
cas devait opter et recevoir du collège qu'il quittait ce qui pouvait lui 
revenir dans la communauté. (Constitution émanée a Dicis Fratribvs, 
D., 1. XLVu, tit. 22, i .) Se constituer en société par l'autorisation du 
prince ou du sénat, voter des règlements relatifs au but de l'institu- 
tion, nommer pour surveiller leur exécution des chefs annuels ou 
quinquennaux, former une caisse commune du produit des cotisations 
mensuelles, posséder, recevoir, acquérir ou donner, se réunir au plus 
une fois par mois, éviter avec soin tout ce qui aurait pu éveiller 
les soupçons de l'autorité ou s'écarter du but avoué de la réunion, 
tels étaient donc les droits et les devoirs du collège au temps des 
Antonins, temps plus favorables à la liberté que ceux qui les précé- 
dèrent ou qui les suivirent, mais temps dangereux pour la vieille 

8. 



116 ESSAI 

« parmi les vôtres qui onl reaoDcé à leurs violences et 
« à leurs tyran uies, depuis qu'elles ont pu connaître 
« toute la patience et la force d'âme des chrétiens dont 



constitution romaine, ébranlée par le travail incessant des idées 
nouvelles. L'autorité, tout à la fois défiante et bienveillante^ retient 
d'une main ce qu'elle donne de l'autre. Le fantôme des sociétés se* 
crêtes se lève devant elle et Feftraye. Si elle consent à dire que la 
religion peut être un but avoué d'association pour les gens du peu- 
ple^ elle en arrive de suite aux restrictions. « Religionis causa tenuio- 
res coire non prohibent urydum tamenper hoc non fiât contra SCtum 
quo illicita coUegia arcentur^ » dit Marcieu (D.^ 1. xlvii, tit. 22^ § 1) ; 
puis Ulplen ajoute : « Sub pretextu religionU tel sub specie solvendi 
voti cœtus illicitos nec a veteranis tentari oportet. » (L. xlvu, tit. 11^ 
2.) Aussi c'est en vain que les chrétiens , s'appuyant sur le caractère 
pacifique et religieux de leurs réunions^ les 'comparent aux assem- 
blées autorisées par l'Etat : en vain Tertullien dit : « Nous prions pour 
les empereurs^ pour leurs ministres^ pour les puissants^ pour le repos 
du monde. Nous sommes présidés par des vieillards qui doivent cet 
honneur à leurs vertus et ne l'achètent pas à prix d'argent. Si nous 
avons une espèce de trésor, c'est que cliacun apporte une modique of- 
frande au commencement de chaque mois^ ou quand il le veut, et sans 
que jamais on y contraigne personne^ pieux dépôt qui n'est pas dissipé 
en débauches de table, mais qui est employé à nourrir , à enterrer 
les pauvres^ à secourir les orphelins^ les vieillards, les naufragés^ les 
chrétiens exilés^ détenus ou condamnés aux mines. y> (Apolog., § xxa.) 
En vain saint Justin avait dit de même à Antonin et à Marc-Aurèle : 
« Ceux d'entre nous qui sont dans Tabondance font à leur volonté 
quelque offrande au chef delà communauté pour l'aider à secourbr les 
veuves^ les enfants privés de leur père, les malades^ les indigents^ 
ceux qui ont été jetés dans les cachots ou qui viennent des pays 
étrangers^ en un mot toutes les misères. )> (Apol., tit. i, p. 271^ éd. 
Otto.) Les assemblées des chrétiens n'en étaient pas moins sous le 
coup de la loi. Elles n'étaient et ne pouvaient être autorisées par les 
chefs de l'État^ souverains pontifes de la religion qu'elles venaient 
combattre^ par ces empereurs qui, le jour où ils recevaient le titre d'Au- 



SUR MARC-AUKÈLE. in 

« elles se sont trouvées rapprochées par le hasard oa des 
a relations d'affaires (1). » 

Malheureusement Marc-Aurèle, dont les écrits offrent 
des préceptes moraux qu'on croirait inspirés par un es- 
prit évangélique, ne vit jamais dans le christianisme 
que la doctrine d'une secte opiniâtre qui rêvait le ren- 
versement de l'étal. Ce reproche d'opiniâtreté est l'un 
de ceux que l'on rencontre le plus fréquemment formulé 
par les païens contre les prosélytes de la foi chrétienne. 
Pline, dans sa lettre à Trajan, insiste pour punir leur obs- 
tination inflexible y pen^icaciam certe et injlexibilem 
obstinationem debere puniri (2). Marc-Aurèle dit, dans 
ses Pensées , qu'il faut savoir braver la mort avec 
gravité et réflexion, mais non par pure opiniâtreté, 
comme les chrétiens (3). Tertullien fait plus d'une fois 
allusion à ce reproche, contre lequel il défend ses 
frères (4). Il semble que les polythéistes, n'ayant plus de 
conviction, n'aient pu l'accepter chez les autres. Il fallait, 
à leur avis, une mauvaise volonté bien persistante pour 
refuser la place qu'on aurait offerte au vrai Dieu dans ce 
Panthéon républicain où l'on admettait toutes les idoles. 



guste ou de César se trouvaient , âux acclamations du sénats agrégés 
à tous les grands collèges de prêtres gardiens jaloux des superstitions 
du paganisme. La congrégation chrétienne n'était à leurs yeux 
qu'une de ces sociétés illicites contre lesqueUes la législation ro- 
maine s^était armée de ses plus grandes rigueurs. 

(1) Apol., §16, p.42. 

(2) L. X, 97. 

(3) Pensées^ 1. xi, 3. 

(4) De spectac, ci; ad nation., i, il, 18; de patient, c. 2. 



118 ESSAI 

• 

L'empefeur, qui avait horreur du sang versé et ne voulut 
assister aux combats du Cirque qu'après avoir fait 
donner aux gladiateurs des armes émoussées (1), était 
du moins loin des provinces où ses lieutenants égor- 
gèrent de saints martyrs. A Lyon, Pothin, le chef de 
l'Église gauloise, Sanctus, Maturus, Attalede Pergame, 
Blandine, bien d'autres encore confessèrent la foi du 
Christ au milieu des tortures, et furent déchirés par des 
animaux féroces : les chrétiens qui étaient citoyens ro- 
mains eurent, par privilège, la tête tranchée : tous scel- 
laient ainsi de leur sang la première pierre de l'Église 
des Gaules. Une lettre, écrite sans doute par un des té- 
moins qui avaieut échappé au supplice après avoir as- 
sisté à la persécution, nous a été conservée par Eu- 
sèbe(2). C'est Tune des pages les plus touchantes de 
l'histoire du christianisme. Joseph Scaliger déclare 
qu'il ne la lisait jamais sans devenir meilleur et se sen- 
tir transporté d'une ardeur immense pour la foi. La 
mort des courageux athlètes^qui lassent, sans faiblir, la 
cruauté des bourreaux ; le triomphe de l'esclave Blan- 
dine exposée dans un filet aux attaques d'un taureau 
furieux, encourageant ses compagnons et mourant la 
dernière de tous, semblable à une noble mère, dit lé 
chroniqueur, qui, après avoir exhorté ses fils durant 
le combat, les envoie en avant vers le roi comme des 
messagers de victoire; tout annonce, dans cette sainte 
légende, que la force morale va l'emporter sur la force 



(1) Dion, 1. Lxxi, c. 29. 

(2) Voy. Bist, eccles., 1. v, c. 1, 



b.. 



r 

SUR MAROAURÈLE. 119 

matérielle, qae les dieux s'en vonl pour faire place à un 
Dieu unique, et que le sang des martyrs sera la sève de sa 
religion. Eusèbe rapporte qu'on avait écrit à Marc-Au- 
rèle tes circonstances du procès et que la réponse de 
César décida qu'il fallait renvoyer absous les accusés 
qui renieraient , mais punir selon la loi les opiniâtres 
qui persisteraient à se dire chrétiens. Sans doute qu'a- 
lors comme toujours on n'avait voulu faire voir à l'em- 
pereur, dans la secte nouvelle, qu'une de ces associa- 
tions dangereuses recrutées parmi les déshérités des 
biens de ce monde et armées contre l'ordre social de 
toute la haine qu'inspire l'envie. Pourquoi faut-il que 
les passions religieuses ou politiques aient de si ter- 
ribles entraînements, et que les meilleurs princes soient 
souvent détournés de la vérité par ceux-là même qui 
ont reçu d'eux la mission de la découvrir! Si Marc-Au- 
rèle ne s'était pas laissé tromper par les hommes qui ac- 
complissaient tant d'horreurs loin de ses yeux, il n'aurait 
pas à répondre de leurs actes devant la postérité (1). 



(1) On a découvert, il y a peu d'années, dans un manuscrit syria- 
que de la bibliothèque du British Muséum, une partie de l'apologie 
adressée à Marc-Aurèle, en faveur des chrétiens, par Mélilon, évêque 
de Sardes, apologie dont quelques phrases seulement, les plus impor- 
tantes, il est vrai, sous le rapport historique, nous étaient parvenues 
avec V Histoire ecclésiastique d'Eusèbe. Le texte syriaque de ce précieux 
fragment a été publié à Londres par M. Cureton, qui l'a accompagné 
d'une traduction anglaise dans son Spicilegium Syriacum^ et à Paris 
par M. Renan, avec une traduction latine dans le Spicilegium Soles- 
mense, t. II, p. xxxviu-li. Après avoir appelé l'attention de l'empereur 
sur les vérités du christianisme, après avoir exposé tout ce qu'il y a 



120 ESSAI 

L'empereur, après la mort d'Avidius Cassius, voulut 
apaiser par sa présence les derniers troubles de l'Orient, 
et parcourir ces belles provinces qu^il ne connaissait pas 
encore. Une lettre qui nous a été conservée par Philos- 
trate semble d'ailleurs indiquer que, dans les périls de 
la guerre du Nord, Marc-Aurèle avait formé le vœu 



de contraire à la saine raison dans un polythéisme ridicule^ sur lequel 
il donne de curieux détails à propos des divinités de l'Asie ou de la 
Grèce, Méliton se plaint des perfides conseillers ou délateurs qui cher- 
chent à obtenir de nouveaux décrets pour persécuter en Asie des hom- 
mes pieux et s*enrichir aux dépens d'innocents indignement calom- 
niés : « On peut être injuste en votre nom^ dit-il à Marc-Aurèle, mais 
on ne saurait l'être par vos ordres; car vous aimez la justice. Nous ne 
TOUS demandons que d'examiner par vous-même ce que sont ces hom- 
mes qu'on accuse d'une invincible opiniâtreté^ et de décider ensuite^ 
dans l'équité de votre jugement^ s'ils méritent la mort ou s'ils doivent 
être renvoyés absous. S'il est vrai cependant quecetédit, inouï jusqu'à 
présent et qu'on ne lancerait pas contre de barbares ennemis, ne vient 
pas de vous^ nous vous conjurons, à plus forte raison, de ne pas souf- 
frir que nous soyons persécutés plus longtemps avec une si indigne 
violence. La religion que nous professons a pris naissance chez les 
barbares^ mais elle est née en même temps que l'empire romain^ 
comme un présage de sa gloire , sous le règne de cet Auguste qui fut 
l'un de vos ancêtres. Depuis lors, la grandeur du peuple romain^ con- 
fiée maintenant à votre haute sagesse, s'est accrue constamment, et la 
prospérité de l'empire s'étend et se développe avec nos doctrines sans 
avoir été troublée par aucune disgrâce, preuve évidente que ces doc- 
trines sont loin d'être contraires à la félicité de l'État. De tous les em- 
pereurs, deux seulement, Néron et Domitien, entraînés par des impos- 
teurs, ont accusé notre religion, et la calomnie se répandant parmi le 
peuple, toujoui's disposé à croire le pire, ces rumeurs mensongères 
ont obtenu quelque créance. Vos ancêtres cependant se sont efforcés 
de corriger l'erreur, et par des rescrits impériaux ont réprimé l'au- 
dace de ceux qui nous persécutaient. Parmi eux, votre aïeul Adrien a 



É 



SUR MARC-AURÈLE. 121 

d'aller se présenter à finitiatioa des mystères d'Eleu- 
sis (1). Son esprit élevé ne pouvait trouver aucune sa- 
tisfaction dans le polythéisme romain. Ses aspirations 



écrit en notre faveur à Fondanus, proconsul d'Asie, ainsi qu'à quel- 
ques autres légats. Votre père Antonin^ alors même que vous partagiez 
avec lui les soins du gouvernement, s*est adressé aux habitants de La- 
risse, de Thessalonique, d'Athènes, à tous les Grecs, en un mot, pour 
réprimer les séditions qu'on voulait exciter contre nous. Nous avons 
donc confiance en vous, dont la sagesse et l'humanité surpassent encore 
la leur, n Tertullien rend aux sentiments d'humanité de Marc-Aurèle 
une justice encore plus éclatante : o Consultez vos annales^ dit-il aux 
magistrats romains, vous y verrez que les princes qui ont sévi contre 
nous sont de ceux qu'on tient à honneur d'avoir eus pour persécuteurs. 
Au contraire, de tous les princes qui ont connu les lois divines et hu- 
maines nommez-en un seul qui ait persécuté les chrétiens. Nous pou- 
vons même en citer un qui s'est déclaré leur protecteur, le sage Marc- 
Aurèle. Qu'on lise la lettre où il atteste que la soif cruelle qui désolait 
son armée en Germanie fut apaisée par la pluie que le ciel accorda 
aux prières de ceux de ses soldats qui étaient chrétiens. S'il ne révo- 
qua pas ouvertement les édits contre nos jfrères, il en détruisit l'effet 
par les peines sévères qu'il établit contre leurs accusateurs. » 11 est vrai 
qua la lettre de Marc-Aurèle, qui confirme le miracle de la pluie dans 
le pays des Quades, lettre qu'on trouve en grec après la première apo- 
logétique de saint Justin, puis en latin dans Baronius et Onuphre, a 
été généralement regardée comme apocryphe. (Voy. entre autres la 
note XV de Tillemont sur la vie de Marc-Aurèle, H, des emp., t. II, 
p. 560.) Mais le témoignage de Tertullien n'en est pas moins précieux 
et vient s'ajouter comme une preuve nouvelle à tout ce que nous sa- 
vons du caractère humain de Marc-Aurèle. 11 nous confirme dans l'opi- 
nion qu'il faut rejeter la responsabilité des cruautés exercées contre les 
chrétiens pendant son règne sur les gouverneurs de provinces qui, 
dans leur zèle fanatique et leur terreur d'une révolution sociale, se ser- 
vaient des anciens édits contre les sociétés secrètes comme d'une arme, 
et trompaient la justice du prince par de faux rapports. 
(1) Philost., De vit. sophiste 1. n, § 12. 



122 ESSAI 

allaient plus haut : « Servons Dieu et faisons du bien 
aux hommes, » disait-il ; et cette maxime l'amenait bien 
près du christianisme qu'il avait si cruellement méconnu. 
Combien de fois, sous le ciel brumeux de rAllemagne, 
alors que, retiré dans sa tente, il confiait à ses tablettes 
les pensées qu'il a datées du pays des Quades ou de 
Carnuntum, combien de fois, contemplant ce monde 
païen qui s'écroulait autour de lui, voyant que les 
temps du vieil Olympe étaient finis, et que l'humanité, 
revenue de son ivresse , n'éprouvait qu'angoisses et in- 
certitudes, se sera-t-il demandé avec amertume quelles 
étaient donc les voies de la Providence : « Quelle est la 
nature de l'univers, dit-il, quelle est la mienne? Que 
sont les rapports de celle-ci avec l'autre, et quelle partie 
est-elle du tout, et de quel tout(l)!» Fatigué de cher- 
cher ainsi la vérité qui se dérobait à lui, il se sentait 
pris souvent d'une sorte de découragement, d'une las- 
situde d'esprit, et s'écriait alors comme le roi-prophète : 
« Mon àme, pourquoi étes-vous triste et pourquoi me 
troublez-vous? » 

Marc-Aurèle était^il d'abord revenu à Rome, où il au- 
rait élevé Commode à la puissance tribunitienne, Va&^ 
sodant ainsi au gouvernement de l'empire, puis serait-il 
parti de Rome pour l'Orient, où il conduisit avec lui sa 
femme et son fils? C'est ce qu'il est bien difficile de 
décider, dans la pénurie où nous sommes de documents 
qui puissent nous donner une date certaine pour les 



(i) Pensées de Marc-Awrèie, L n, 9. 



SUR MAROAURÈLE. 133 

faits accomplis à cette époque. Ce qui parait avéré c'est 
que le voyage de Tempereur se prolongea pendant près 
d'une année, de l'an de notre ère 175 à 176. Faustine 
mourut au pied du Taurus , dans un bourg nommé 
Halala, où son mari fonda plus tard, en son honneur^ une 
colonie qu'on appela Faustinopolis. Dion hésite entre 
deux traditions, dont l'une attribue la mort de l'impéra- 
trice à un accès de goutte, tandis que, d'après l'autre, 
elle aurait mis elle-même fin à ses jours, dans la crainte 
qu'on ne découvrit la part qu'elle avait prise à la ré- 
volte de Cassius (1). Marc-Aurèle, comme dernière 
preuve d'affection, la fit mettre au nombre des déesses 
dans ce Panthéon auquel, du reste, il ne croyait plus. Un 
des bas reliefs de Tare qui lui a été consacré, et qu'on 
voit encore dans l'escalier du palais des conservateurs 
au Capitole, représente Fausline enlevée au ciel par 
une Renommée, tandis que l'empereur la suit d'un re- 
gard plein d'amour. En voyant Timage charmante de 
cette princesse dans ses bustes et ses statues, on se de- 
mande s'il faut prdonner à l'excès de tendresse qui 
voila aux yeux de Marc-Aurèle l'indigne conduite de 
la fille d'Antonin dont les honteuses passions cherchaient 
pâture parmi les matelots et les gladiateurs. Faiblesse 
aveugle pour ceux qu'il aimait, faiblesse coupable, puis- 
qu'elle devait laisser l'empire aux mains d'un tyran, 
alors que les impénétrables décrets de la Providence 
confiaient à une autorité sans contrôle le sort de tant 
de provinces. 

(1) L. Lxxi,29. 



124 ESSAI 

Tous les peuples qui avaient acclamé Cassius furent 
traités par Marc-Aurèle avec la plus grande indulgence. 
Les habitants d'Antioche seuls furent soumis à quel- 
ques mesures de rigueur. L'empereur leur interdit d'a- 
bord les réunions publiques et les spectacles, mais il ne 
tarda pas à les comprendre dans Tamnistie générale qu'il 
avait accordée. L'Egypte, qu'il visita ensuite, etoù Cassius 
avait eu de nombreux partisans, n'aurait pu croire qu'elle 
recevait un souverain dont elle avait trahi la cause : il 
visita ses temples, ses écoles, et se montra plein de res- 
pect pour les uns, de bienveillance pour les autres. Les 
souverains de l'Orient s'empressèrent de lui envoyer des 
ambassadeurs y et renouvelèrent avec lui les traités qui 
leur garantissaient l'amitié du peuple romain. A Smyrne, 
il désira entendre le sophiste Aristide, qui ne consentit 
à parler devant l'empereur qu'à la condition qu'il serait 
entouré de ses disciples, et qu'ils auraient la liberté 
d'applaudir. Acceptant la condition du vaniteux rhéteur, 
dont il admira du reste l'éloquence, Marc-Aurèle ne 
voulut avoir d'autre privilège que de donner le premier 
le signal des applaudissements (i). A Athènes, où il 

fonda quelques chaires publiques pour les sciences et les 
lettres, il accompUt son vœu et se fit initier aux mys- 
tères de Cérès. Il pénétra seul, dit-on, dans le lieu le plus 
secret, avide de trouver quelque satisfaction à ses doutes, 
et de savoir si, sous les s^ mboles et les allégories de ces 
rites mystérieux, se cachait la vérité. 



(1) Pbilost, De vit. sophist.y 35. 




SUR MARC-AURÈLE. 125 

Ce n'était pas là qu'il pouvait la rencontrer, et la 
déesse, peu reconnaissante pour son nouvel adepte, ne 
le protégea même pas au retour. Son vaisseau fut battu 
de la tempête et n'aborda à Brindes qu'avec peine (1). 
En posant le pied sur cette terre d'Italie où les soldats 
redevenaient citoyens, il leur ût quitter leurs armes et 
prendre la toge. A Rome il triompha avec son fils, au- 
quel il donna le consulat. Sur les médailles de cette an- 
née et de l'année précédente, il porte le ûiveA'imperator 
pour la huitième fois , titre obtenu probablement à la 
suite de quelque avantage remporté dans le Nord par 
ses généraux, puisque lui-même n'avait eu en Orient au- 
cune occasion de combattre (2). On peut remarquer à 
ce propos que, sous le règne de Marc-Aurèle, la guerre ne 
fut, pour ainsi dire, jamais interrompue dans les pro- 
vinces danubiennes, et c'est probablement à l'occasion 
de la nécessité où l'on était d'y entretenir constamment 
de nombreuses armées qu'eut lieu, dans leur organisa- 
tion, un changement dont l'épigraphie nous donne con- 
naissance. Jusqu'à l'avènement de ce prince, la Dacie fut 
une province prétorienne, c'est-à-dire que le gouverne- 



(i) J. Capit., AnU Philos.^ c. xxvii. Une médaille datée de cette an- 
née et dont le revers représente une nef avec de nombreux rameurs 
fait allusion à ce retour aventureux. Elle porte pour exergue FELICI- 
TATI AVGVSTI. Voy. Eckhel, D. N. V., t. VII, p. 64. 

(2) Les médailles frappées dans cette même année à Toccasion du 
triomphe de Marc-Aurèle indiquent qu'il triompha des Germains et 
des Sarmates. Elles portent au revers des trophées d'armes, et pour 
exergues DE GERM. ou DE SARM. Cf. Eckhel,!, c. 



126 ESSAI 

ment en fut confié par les empereurs à des hommes ayant 
exercé la préture et qui n'étaient pas encore par- 
venus au consulat. Ainsi nous voyons, vers la fin du 
règne d'Antonin, Statius Priscus, légat en Dacie, pren- 
dre sur les inscriptions le titre de consul désigné (1), 
et l'année même où Marc-Aurèle monte sur le trône (en 
l'an de Rome 914, de J.-G. 161), la Dacie est encore 
confiée à un préteur P. Furius Satuminus, désigné con* 
sul pour l'année suivante (2). Puis, quelques années 
plus tard, immédiatement après la mort de L. Yérus, 
la légation de Dacie est devenue consulaire : ainsi 
M. Glaudius Fronton s'intitule, sur un marbre trouvé en 
Hongrie, consul et légat de l'empereur dans les trois 
Dacieset la Mœsie supérieure (3). Ce changement opéré 
dans l'administration de la Dacie explique et justifie 
une phrase de Jules Capitolin, par laquelle il exprime la 
nécessité où Marc-Aurèle s'est trouvé, par suite des 
guerres qui éclatèrent sous son règne, de donner à des 
consulaires le gouvernement de provinces qui avaient 
été confiées jusque-là à des personnages d'un rang 
moins élevé (4). Nous voyons aussi qu*au lieu d'un 
simple procurateur qui administrait auparavant la Rbétie 
et la Norique, il y envoya Pertinax alors qu'il avait 



(1) Orelli, 2521 ; BulLde tlnsL archéol., 184S, p. 162. 
(2; Maffei, 3Ius. ferom.y p. 249; cf. BuiL arckéol., 1. c 
(3) BuU. du baron de FéntssaCy 1824^sect. TD,p. 299; — Mai, 
Préface des lettres de Fronton, p. on. Cf. Boi^hesi, lettre à Hem- 
zen sur un diplôtne militaire du règne d'Jntonm le Pieux. 
(4) yiedeMarC'Auréte^c.^. 




SUR MARC-AURÈLE. 127 

déjà été préteur (1). Ajoutons que c'est encore Tinscrip- 
tion de M. Cl. Fronton, citée tout à l'heure , qui nous 
donne pour la première fois connaissance de trois 
Dacies, tandis que jusqu'alors cette province, comme la 
Mœsie, la Pannonie, la Germanie, semble avoir eu deux 
subdivisions seulement, la Dacie supérieure et la Dacie 
inférieure (2). 



(i) Cf. Borghesi, 1. c. 

(2) Il peut être curieux de suivre, à propos des changements surve- 
nus en Dacie , le développement d'un de ces faits acquis à la science 
par les progrès de Tépigraphie, et de voir chaque inscription nouvelle 
contribuer, quand elle est interprétée par une sage et ingénieuse criti- 
que, à la manifestation d'une vérité historique. Corsini avait cru que, 
lorsque le nom de Dacie se rencontre au pluriel sur les monuments, il 
ne peut être question de la Dacie transdanubienne, ajoutée par Trajan 
à Tempire. Selon lui, on aurait ainsi indiqué la nouvelle Dacie qui fut 
fondée en deçà du Danube , dans la Mœsie, lorsqu'Aurélien transporta 
dans cette région les habitants de Tancienne (ainsi que nous le racontent 
Eutrope, Vopiscus, Sextus Rufus,Jornandès,etc.), pour en former une 
province divisée, au temps de Constantin^ en Dacia Ripensis et Dacia 
Mediterranea, M. Borghesi a fait voir qu'il y avait dans cette assertion 
une grande erreur [Lap, GruL). Non-seulement Ulpien parle déjà, 
dans le X« livre de son traité de Officio proconsuHs, de plusieurs Da- 
cies : Quibusdam tamen prxsidibus, ut multis provinciis interdi- 
cere possint, induUum est; ut prxsidibus Syriarum et Daciarum 
(Dig,y I. XLviu, t. 22, 1. 7, § 14), mais de nombreuses inscriptions, qui 
par leur date et le lieu oii elles furent trouvées appartiennent évidem- 
ment à la province de Trajan, confirment l'emploi du nom de Dacie au 
pluriel, et par conséquent le partage de cette province au moins en 
deux subdivisions conservant chacune Tappellation primitive. Pour 
citer la seule collection de Muratori, nous y trouvons une inscription 
consacrée GENIO DACIARVM (Mur., 17, 8 et 77, 11), puis VEXILLA- 
TIO DACURVM (870, 7), puis encore RESTITVTOR DAaARVM, titre 
donné à Trajan Dèce (p. 1101, 3). Bientôt à ce premier fait s'ajouta 



128 ESSAI 

Marc-Aurèle resta à Rome pendant toute Tannée 177 
et la première moitié de Tannée 178. En Thonneur de 
Faastine, il y institua de nouveaux secours alimentaires 



la certitude que la Dacie avait été d'abord divisée en inférieure et su- 
périeure : une grande inscription^ conservée à Bucharest et provenant 
de la COLONU SARMIZEGETHVSENSIVM EX DAWA SVPERIORE {BuU. 
de rinst' arch., 1848, p. 157), fit connaître que dans la Dacie supé- 
rieure devait être comprise la Transylvanie, où se trouvent les ruines de 
Sarmizegethusa ; tandis que l'inférieure, nommée dans un diplôme mili- 
taire donné par Arneth (ET SVNT IN DACIA INFERIORE SVB PLAVTIO 
CAESIANO Zwolf romische Militar-Diplome, no vu, p. 5-4), devait ré- 
pondre à la Valachie moderne. Cette dernière inscription est datée de 
la xni« puissance tribunilienne d'Adrif^n, c'est-à-dire de l'année 430 de 
notre ère, époque à laquelle la division de la Dacie en deux provinces 
se trouve ainsi constatée. Mais plus tard ce ne sont pas deux Dacies, 
ce sont trois Dacies qui apparaissent sur les monuments de la contrée 
conquise par Trajan, et elle se divise alors en trois provinces, comme 
aujourd'hui en trois principautés : la Transylvanie, la Moldavie et la 
Valachie. En effet, nous trouvons, à Karlsbourg, une inscription rele- 
vée dernièrement par M. Neigebaur, et consacrée DACHS TRIBVS ET 
GENIO LEG. XIU Geminœ {Bull, de tInsL arch., i848, p. 152); puis, 
au temps de Gordien le Pieux, un M. Antonius Yalentinus s'intitule 
CORONATVS DÈLQdarum IH (Murât., p. 155, 2). L. Marius Perpetuus 
fut QOnSularis DACfarttm m, et L. Pompeius Liberalis exerça la 
même charge sous le règne de Septime Sévère (Arneth, Beschr. des 
k.k, Munz-u, Aniiken-Kabinets, Marmorwdrke^^, 30); L. iEmilius 
Carus était LEGa^w* kNOusti PRo Vf^aetore m DAaARVM, proba- 
blement au temps de Marc-Aurèle ou de Commode, car il devait être 
fils du L. iEmilius Carus connu par une inscription de Kellermann 
{Vig.^ n^ 243)^ et dont M. Borghesi a déterminé la légation de Cappa- 
doce au règne d'Antonin (Mém. sur le consul Burbuleius, p. 57). 
Enfin le monument le plus ancien qui parle de trois Dacies a été trouvé, 
il y a quelques années, dans la vallée de Hatzeg en Transylvanie; 
c'est l'inscription dont nous avons parlé plus haut, où M. Claudius 
Fronton, qui accompagna Vérus dans la guerre parthique, est appelé 



SUR MARG-AURÈLE. 129 

pour de jeunes filles qui prirent le nom de Puellœ 
Faustinianœ. Un élégant bas-relief, appartenant au nau- 
sée de la villa Albani , représente de jeunes filles qui 



LEGaftt5.AVGî«5«.PRo PR«/orc.TRIVM.DACwri/w ET.MOES/« SVPé^ 
rioris (Henzen, 3* toI. d'Orelli, n® 5479) ; elle prouve, par Tordre dans 
lequel sont rangées les différentes charges remplies par Fronton, 
qu'après la guerre contre les Parlhes, dans laquelle il avait obtenu les 
plus hautes récompenses militaires, c'est -à dire vers Tan de notre ère 
i66,il revint à Rome, où il fut nommé CVRATOR OPERwm.LOCORVMQ. 
VyhlAcorum, puis bientôt après consul. C'est en sortant de cette ma- 
gistrature supième qu'il obtint la légation des trois Dacies et de la 
Mœsie supérieure; mais, comme il est appelé LEGa/u5 AVGw^^i et non 
pas YSXsatus AVGG. {Àugustorum), son arrivée dans la province ne 
peut pas être antérieure à la mort de L. Vérus, arrivée au commen- 
cement de 1 68. Fronton fut tué dans un combat livré aux Marcomans, pen- 
dant qu'il était en charge, et nous savons que sa mort fut postérieure 
à Tan 171, pendant laquelle son fils fut inscrit parmi les prêtres sa- 
liens palatins, sacerdoce pour lequel il était nécessaire que le candidat 
fût patrimus et mat.imuSj c'est-à dire eût encore son père et sa 
mère. (Voy. Marini, Fr. arv.^ p. 165; cf. Den. Halic, 1. n, c. 71.) 
Toutes ces circonstances fixent à la seconde moitié du règne de Marc- 
Aurèle la date du monument qui nous parle pour la première fois de 
trois Dacies. Faut-il faire remonter plus haut l'établissement de cette 
nouvelle circonscription territoriale? C'est ce que nous allons essayer 
de décider tout à l'heure, après avoir déterminé, autant que possible, 
l'appellation particulière des trois provinces. Un marbre du Vatican 
(Of elli, n° 3888) parle d'un PROCwra^or AYGusH DAGIAE APVLENSIS, 
et une autre inscription, insérée dans le recueil de Gruter (p. 423, 2), 
nomme les NEGOTIATORES. PROV. APVL. Il est vrai que Scaliger, dans 
son index^ attribue cette dernière inscription à la Pouille, dans l'Italie 
méridionale; tnais, s'ileûtfait attention à la provenance du monument 
trouvé sur les bords de l'antique Marissus, le Maros moderne, il eût 
compris qu'il s'agissait d'une des divisions de la Dacie, tirant son nom 
de la colonie d*^pulum, dont on a retrouvé les vestiges près de Karls- 
bourg, et qui est mentionnée par Uipien ainsi que par un grand nom- 

MARC-AURÉLE. 9 



130 ESSAI 

66 pressent autour de Faustiue versant du blé dans les 
plis du vêtement que lui tend l'une d'elles : il a été re- 



bre d'inscriptions. Il en est de même d'une autre inscription trouyée 
à Karlsbourg, et où Q. Caprion, affranchi d'Auguste, s'intitule TABV- 
LARIUS PROVINCIAE APVLENSIS. (Bvll. de Vlnst, arch., 1848, 
p. 152.) Dans les ruines de Sarmizegethusa M. Neigebaur a relevé 
dernièrement Tinscription d'un Q. Axius JElianus qui fut PROC. 
PROVincta? DACj« APVLeîWM, et nous pouvons, d'après les localités 
auxquelles appartiennent ces divers ni(»numents épigrapbiques, en 
conclure Tidentité de laDAGIA APMiENSIS avec la Transylvanie. Le di- 
plôme militaire relatif slux équités singulares publié par Avellino, 
a confirmé Texisleiice d'une DACIA MALVENSIS déjà pressentie par 
M. Borghesi d'après l'inscription de M. MACRINIVS AVITUS PrOCti- 

rator PROVi/ida? DACia? MALV qui exi^e au Vatican et qui a été 

publiée inexactement par Gruter (433, 5), puis corrigée par Borghesi 
(Lapida GruterianQyTp, 2i).»Restait la troisième Dacie, dont l'éminent 
épigraphiste de Saint- Marin avait cru d'abord retrouver le nom dans 
une inscription où s'est conservée la mémoire d'un PRAEFfc^w* murU- 
cipii DACOR\^I USSIORVAl (voy. Gruter, p. 259, 8); mais la diffi- 
culté de supposer que le titre de préfet soit celui qui conviendrait à ce 
magistrat s'il s'agissait ici d'une des trois Dacies, jointe à la décou- 
verte d'une inscription nouvelle, a modiQé l'opinion de M, Borghesi. 
Ce dernier monument, trouvé, comme tant d'autres inscriptions de la 
Dacie, près de Sarmizegethusa, est consacré à un procurateur... DAG. 
AP\X. AVR. Ma/r. (Voy. Henzen, 3* vol. d'Orelli, n« 6920.) Faut-U 
lire trium DAC/arwm. AP\hersis. AVRar/a?. Malvensisf C'est la res- 
tauration que propose M. Borghesi, et nous aurions ainsi le nom de 
la troisième Dacie, qui se serait appelée DACIA AVRARIA, peut-être à 
cause des richesses minéralogiques qu'elle renfermait. Quoi qu'il en 
soit , nous pouvons essayer maintenant de déterminer à quelle épo- 
que la division de la Dacie en Dacie supérieure et Dacie inférieure fit 
place à trois Dacies. Nous avons déjà dit que le premier monument 
sur lequel nous pouvons constater ce changement est postérieur à la 
mort de Yérus. On pourrait supposer que la guerre qui éclata sur les 
bords du Danube, dès les premières années du règne de Marc-Aurèle^ 



SUR MARC-AUBÈLE. 131 

vendiqué par M. Henzen comme appartenant à cette fon- 
dation , bien que Zoëga voulût le rapporter à la mère de 



détermina ce remaniement de territoires ; mais un diplôme militaire, 
qui date du règne d* Anton in (voy. Arneth, n° ix, p. 62), a été reconnu, 
par M. Henzen, bien que le nom du lieu soit presque complètement 
effacé, comme appartenant à la Dacie, d'après la confrontation des 
corps auxiliaires qui y sont inscrits et qu'on retrouve sur d'autres mo- 
numents du même genre venant de cette province. Or la seule syllabe 
lisible de ce nom si maltraité par le temps est... EN ; elle suffit toute- 
fois pour prouver qu'il ne peut s'agir ici de Dacia superior ou de 
Dada inferior, tandis qu'elle se prête parfaitement à une restaura- 
tion telle que Dacia AputEKsis ou Dacia MalvENsis, Il en résulterait 
que c'est au règne d'Antonin qu'il faut reporter la création nouvelle. 
Quelques territoires avaient probablement (ité ajoutés à la province, 
ainsi qu'on peut le conjecturer d'après une phrase de J. Capitolin 
indiquant que les généraux de cet empereur avaient eu à combattre 
les habitants de la Dacie : Gernianos et Dacos contudit per prœsides 
et legatos (Fie d'Ant, le Pieux^ c. v) ; cette augmentation dans 
rétendue de la province aura déterminé les changements apportés à 
son administration. Quel qu'ait été, du reste, le nombre des divisions 
de la Dacie, alors qu'elle n'en avait que deui, comme quand elle en a 
eu trois, ces divisions étaient placées sous le commandement d'un 
seul légat qui fut d'abord prétorien, ainsi que nous l'avons dit, et qui 
plus tard devint consulaire. Le nombre des procurateurs a dû chan- 
ger, mais l'administration supérieure resta toujours concentrée entre 
les mains d'un seul chef. Il n'en était pas ainsi de la Germanie ou de 
la Pannonie, et sous ce rapport la numismatique donne les mêmes in- 
dications que l'épigraphie. Trajan Dèce prend le titre de RESTITVTOR 
DAaARVM (Maffei, ilfw5. Ter., p. 249, 10); cependant on voit sur 
les médailles de cet empereur la Dacie représentée par une seule 
figure de femme, avec l'exergue DACIA FELIX, tandis que les Pan- 
nonies sont personnifiées par deux figures. Cette personnification de 
la Dacie par une seule figure persiste sous les règnes suivants jusqu'à 
Galiien, époque à laquelle les invasions des Barbares enlevèrent défi- 
nitivement la province transdanubienne à l'empire : Dacia quœ a Tra- 

9. 



132 ESSAI 

Faustina junior j femme d'Antonin le Pieux (1). Ce fut 
aussi vers celte époque que Commode épousa Crispine, 
fille de Bruttius Praesens (S). Les médailles nous appren- 



jano ultra Danubium fuerat adjecta amissa estj dit Eatrope (l. ix, 
c. 8), et nous lisons également dans Paal Orose : Dacia trans Da- 
nubium in perpetuum aufcriur, (L. vn^ c 22.) 

(i) Cf. Henzen, Tab. alim, Bx')ian. Ann, de VinsL arch., 1845, 
p. 20, et Zoega, Bassiriiievi , 1. 1, p. 154 et sui?. 

(2) Bruttius PrdBsens appartenait à Tune des familles les plus émi- 
nentes de Tlialie méridionale, ainsi qu'on peut en juger par une lettre 
que Pline le Jeune adrtssaitau (»ère de ce personnage,et où il lui dit : 
« Voulez-vous demeurer éternellement tantôt dans la Lucanie , tantôt 
dans laCampanie? Vous me direz que vous êtes né dans la première de 
ces provinces et que votre femme est née dans la seconde. C'est une 
raison d'y séjourner plus longtemps, mais non d'y demeurer toujours, 
Que ne revenez- vous à Rome, où votre rang, \otre gloire, vos amis vous 
appellent? Jusqu'à quand ferez-vous le roi où vous êtes? (L vu, ep. 3.) 
Cest en effet dans la Lucanie, à ro/ceiiy le moderne Buccino, qu'on 
a trouvé une in>cription qui nous donne tous les noms de Bruttius 
Prœsens : L.F\LV10.C.F.P0M.11BR\TT10 PRAESE.NTI MESlfû/E- 
RIO M AXBIO . POMPEIO . L U VALE^TI . CORNEUO . PROCVXO || AQVI- 
UO. VEIENTOM.COS.U PR D rRwPLNAE . AVG . SOCERO . LMP. || HA- 
DRIANUU {sic) .SODAU. A^T0^t^ll^LylaA^0.C03dITI.IMPP. A\T|| 
EXPEDITIOMS SARAL\TICAE . . . || TORI . AVG . TR . MUi . LEG . ÏU. 
GALLIC 11 AB . DdP. DH G . ANTONLNO . AVG P. . . (Mommsen , L R. N., 
n^ 2t7.) Uue autre inscription de la Lucanie, datée du consulat de 
Commode et de Quintillus (en 177 de notre ère), contient des vœux en 
l'honneur de Crispine, probablement à l'occasion de son mariage. Com- 
mode y porte le titre d'Imperator qui lui avait été couféré à Tocca* 
sion de son triomphe (voy. Mommsen, L R.N., 271). Dès lors le fils de 
MarcAurèle, qui a reçu la puissance tribunitienne, prend le titre 
d'Auguste et a sa part dans tous les actes du pouvoir. Voyez l'inscrip- 
tion donnée par Marini (Iscriz, alb., p. 28) : IMP. GAESAR M. AVR£. 
UVS ANTOACSVS AVGVS'HS... ET |i LMP GAESAR L. AVRELIVS| 
QOMMODVS AVG . | GERMAMCVS SARMATIG | H05 LAHDES 0»f- 




SUR IfARG-AURÊLE. 133 

Dent que de grandes largesses furent faites au peuple à 
celte occasion (1) : l'empereur fit brûler sur le Forum 
les titres des dettes contractées envers TÉlat, puis il'en- 
voya à Smyrne, qui venait d'être détruite par un trem- 
blement de terre, les sommes nécessaires pour recons- 
truire dans son ancienne magnificence cette belle 
capitale de Tlonie. Sans doute la crise financière qu'a- 
vaient amenée la guerre et la disette, au commencement 
du règne de Marc-Aurèle, avait cessé par la bonne ad- 
ministration du prince. 

Deux frères connus par leurs grandes qualilés, leurs 
richesses, leur attachement réciproque, et plus tard par 
leurs malheurs, les Quintilius, dont la magnifique villa 
forme encore une des ruines les plus imposantes de la 
Campagne de Rome (2), se trouvaient alors en partie 
chargés de la conduite de la guerre du Nord. Pertinax, 
qui depuis sa légation de la Rhétie et de la Norique 
avait été appelé au consulat, en était sorti pour devenir 
légat des trois Dacies et continuer la lutte contre les 



STITVTI IVSSERVNT || PROPTER CONTROVERSIAS QVAE || INTER 
MERCATORES ET MANCIPES |1 ORTAE ERANT VTI FLNEM || DE- 
MONSTRARENT VEGTIGALI FORICVLIARII ET ANSARI[||PR0MER- 
CALIVM SECVNDVM IIVETEREM LEGEM SEMEL DVM|| TAXAT EXI- 
GVNDO; puis encore une insciipiion de l'Algérie rapportée par M. Ré- 
nier (uo 1650) : IMP . CAESARES M . AVRELIVS ANTONINVS ET ||L. 
AVRELIVS COMMODVS AVG.GERMANia ||SARMAT[a FORTISSIMI 
AMPHITHEATRVM||VETVSTATE CORRVPTVM A SOLO REST1|1TVE- 
RVNT PER COH . VÎ COMIVIAG || A IVLIO POMPILIO PISONE LAE- 
VILLOLEG||AVG.PR.PR,CVRANTE AELIO SERENO PRAEF. 

(1) Cf. Eckhel, D. N. r., t. Vil, p. 64. 

(2) Voy. Canina^ P'iaÀppia^ 1. 1^ p. 133 et suiv. 



134 ESSAI 

barbares. Ces chefs militaires désirèreat la présence de 
Marc-Aurèle, et, rappelé par eux sur le théâtre de la 
guerre, il quitta, le 5 août de l'année 178 de notre ère^ 
Rome, qu'il ne devait plus revoir. Dion nous a conservé 
dans son récit la preuve du soin avec lequel l'empe- 
reur, au milieu de ses doutes, cherchait à frapper les 
Romains par l'observation minutieuse de rites païebs 
auxquels son esprit élevé n'avait aucune confiance. Le 
fer d'une pique prise dans le temple de Mars fut trempé 
dans le sang et lancé par le prince, selon l'ancienne 
coutume, dans la direction du pays où il allait com- 
battre (1). Ce qui devait Tencourager plus que cette 
vaine cérémonie, au milieu des dangers qu'il allait cou- 
rir, c'était le sentiment de sa conscience, et la certitude 
d'avoir voulu sincèrement le bien qu'il n'avait pds tou- 
jours fait, d'avoir amèrement déploré les maux qu'il 
n'avait pu prévenir. 

Une dernière victoire lui valut le titre d'fmperator 
pour la dixième fois (2). La ligue des barbares semblait 
rompue, et la guerre touchait à sa fin, lorsque, près de 
Vienne ou do Sirmium (les historiens varient sur ce 
point), il fut atteint d'une maladie dangereuse, proba- 
blement de la peste. Elle n'avait pas cessé d'exercer ses 
ravages dans ces contrées et s'y conserva quelques 
années encore, ainsi que le prouve une inscription 
trouvée à Bauerkirchen, sur les frontières de la Bavière 



(i) L. Lxxi, c.d3. 

(2) Dion^ L c.^ et les médailles. 



SUR MARC-AURËLE. 136 

et de TAiitriche, inscription datée de l'an 182 de notre 
ère, c'est-à-dire postérieure de deux ans a la mort de 
Marc-Aurèle et constatant l'extinction de toute une fa- 
mille par suite de ce terrible fléau (1). Dion, qui ne parle 
pas de peste, pense que la maladie eût épargné l'empe- 
reur, mais que les médecins, gagnés par Commode , lui 
donnèrent du poison. Sans accuser de parricide l'indigne 
fils de Marc-Aurèle, Capitolin rapporte qu'appelé près de 
son père mourant, il ne témoigna d'autre désir que celui 
d'échapper par une prompte retraite au danger de la 
contagion. Ce fut alors peut-être que les yeux de Marc- 
Aurèle s'ouvrirent à la vérité , et qu'entrevoyant le sort 
préparé au monde romain par son aveugle tendresse, il 
répondit à ses amis lui demandant à qui il confiait 
son fils: « A vous, s'il en est digne! » Puis, s'enve- 
loppant la tête de ce manteau de philosophe qu'il avait 
préféré toute sa vie à la pourpre impériale, il ne pensa 
plus qu'à mourir avec calme, voyant approcher sans 
frayeur la crise suprême. Sans doute il se rappelait ces 
paroles que lui avait inspirées le stoïcisme épuré dont 
il avait fait profession : « L'homme doit vivre selon la 
nature pendant le peu de jours qui lui sont donnés sur 
la terre; et, quand le moment de la retraite est venu, 
se soumettre avec douceur comme une olive mûre qui 
en tombant bénit l'arbre qui l'a produite, et rend grâce 
au rameau qui Ta portée. » On était au 17 mars de 
l'an de notre ère 180 (de Rome 933). Marc-Aurèle 



(1) Voy. Henzen, 3* vol. d'Orelli, n« 5489. 



186 ESSAI 

avait été empereur dix-neuf ans ; et depuis trente-trois 
ans, associé à l'empire par son père adoptif, il exer- 
çait la puissance tribunitienne. 

Ses cendres furent apportées à Rome, pour y être 
déposées dans le mausolée d'Adrien : « Telle était la 
« vénération qu'on portait à ce grand prince, dit Jules 
a Capilolin, que le jour de ses funérailles, et malgré la 
a douleur publique, personne ne croyait devoir le pleu- 
a rer ; tant l'on était persuadé que, prêté par les dieux 
a à la terre, il était retourné vers eux. On assure qu'a- 
« vaut la un de la cérémonie, le peuple et le sénat 
« l'avaient nommé tout d'une voix le dieu propice; ce 
« qui ne s'était jamais fait jusque-là, et ce qui neseût 
« jamais depuis. Vous-même, illustre empereur, ajoute 
« le chroniqueur en s'adressant à Dioclélien auquel il 
« dédie son ouvrage, vous le regardez comme un dieu, 
a H n'est même pas pour vous une divinité ordinaire; 
« vous lui avez voué un culte particulier, et vous for- 
a mez souvent le vœu d'imiler la conduite d'un prince 
« sur lequel Platon lui-même, avec toute sa philosophie, 
a ne saurait l'emporter (1). » Ce qui redoublait les re- 
grets, c'était de voir la série des victoires qui venaient 
d'assurer les frontières de l'empire, interrompue par sa 
mort. Si nous jetons un coup d'œil sur ce qu'était 
alors, chez les Romains, ce qu'on appellerait aujourd'hui 
la politique extérieure, nous la trouvons menaçante 
pour l'intégrité de leurs possessions et la durée de 



(1) vu de Marc-Aurèîe^ c. xvui et xa. 



SUR MARG-AURÈLE. 13T 

leur paissance. Les races de barbares se rassemblent 
et s'unissent pour accomplir les destinées du vieux 
monde, pour commencer celles du monde nouveau. 
Les Parihes, les Arabes, s*agiient dans TOrient; les 
Maures se soulèvent en Afrique et pénètrent en Es- 
pagne : en Bretagne, les Calédoniens font reculer l'aigle 
romaine des bords de la Glyde à ceux du Solway. Les 
Germains menacent les Gaules. De l'embouchure du 
Dniester à celle du Rhin, des peuples dont les noms 
sauvages sont encore défigurés par la transcription la- 
tine, Sosibes, Sicobotes, Costoboques, Buriens, Latrin- 
ges, Hermuudures, Peucéniens, joints aux Alains, aux 
Roxolans, aux Victovales, aux lazyges, aux Sarma- 
tes, aux Vandales, aux Quades, aux Marcomans, 
aux Bastarnes; races slaves, germaniques, fin- 
noises ou tartares, enserrent l'empire romain dans 
un cercle chaque jour plus étroit. Cette grande con- 
quête que Rome avait faite de l'ancien monde avait 
cessé avec l'établissement de l'empire. L'histoire des 
premiers Césars n'avait plus étonné l'univers par l'éclat 
de cette domination militaire que les Romains de la 
république avaient imposée au monde. Trajan fut le 
dernier empereur qui, se laissant entraîner par la pas- 
sion des armes, eût conquis à l'Étal de nouvelles pro- 
vinces. Ses conquêtes effrayèrent les barbares et assu- 
rèrent à ses successeurs des règnes pendant lesquels 
on put croire que l'empire, c'était la paix. Paix armée 
toutefois, paix qui n'avait pas été glorieuse pour Adrien, 
obligé d'abandonner trois provinces et de faire pour la 
première fois reculer le dieu Terme. Marc-Aurèle, par 



138 ESSAI 

son courage personnel ou par la bonne direction im- 
primée aux armées, reprit du terrain et écarta pour 
quelque temps encore le fléau des invasions. Les Par- 
thes avaient été vaincus, les Maures repoussés en 
Espagne : Quum Mauri Hispanias omnes vastarent^ 
res per legatos bene gestœ sunt^ dit Capitolin (1). 
Le même chroniqueur ajoute que la Sarmatie et la 
Marcomanie étaient sur le point de devenir des pro- 
vinces romaines. La ville deTyras, dans la Sarmatie, 
sur les bords du Dniester, reçut de Marc-Aurèle des 
lettres qui lui accordaient certains privilèges et qui y 
constatent l'action de la puissance romaine à cette 
époque, ainsi qu'on peut le voir par une inscription 
récemment trouvée près de la ville d'Akkermann, bâtie 
sur les ruines de l'ancienne colonie milésienne (2), 



(1) Vita Anton, Phil.^ c. m. 

(2) L'inscription fut trouvée près du village de Korol-Koje, sur la 
rive gauche du Dniester^ et publiée dans les actes de la Société des 
antiquaires d'Odessa, t. 11^ p. 416-469^ puis dans les annales de Tlnsti- 
tut archéologique^ 1854^ p. 67. 11 résulte du texte, qui contient trente 
et une lignes en langue latine et quatorze en grec^ que les habitants 
de la ville de Tyras, colonie milésienne placée dans la Sarmatie d'Eu- 
rope, avaient reçu depuis longtemps certains privilèges relatifs à des 
exemptions de taxes douanières^ privilèges dont Torigine semblait per- 
due et dont ils ne pouvaient fournir la preuve. Les magistrats romains 
de la province voisine, qui paraît avoir été la Mœsie inférieure, con- 
testèrent plus d'une fois les droits que s'arrogeaient les habitants de 
Tyras, auxquels ne restait alors d'autre ressource que de recourir à la 
bienveillance des empereurs pour faire confirmer par eux leurs fran- 
chises , et de se servir de cette confirmation comme d'un nouveau titre. 
C'est ainsi qu'ils citent des lettres de Marc-Aurèle et des deux frères, 
c'est-à-dire de Marc-Aurèle et de Yérus : EXEMPLVM EPISTVLAE AD 



SUR MARC-AURÈLE. 1S9 

L'activité déployée par Tempereur dans les longues 
guerres de la Pannonie et de la Sarmatie, sous un rude 
climat et au milieu d'épidémies sévissant constamment 
pendant les dix dernières aunées de son règne , achevè- 
rent de détruire une santé qui était naturellement faible, 
ainsi que nous l'apprennent les historiens et les corres- 
pondances du prince lui-même. Seule Ténergie de sa vo- 
lonté le soutenait : il avait l'estomac si débile, à ce que 
rapporte Dion, qu'il ne prenait souvent qu'un peu de 
thériaque ou mangeait seulement assez pour pouvoir 
haranguer ses soldats (i). Sa force était toute morale; il 



HERACLITVM || QVAMQVAM TYRANORVM CIVITAS OREGINEM || 
DATI BENEFICII NOiN OSTENDAT NEC FACILE QVAE || Ï>ER ERRO- 
REM AVÏ LICENTIAM VSVRPATA SVNT PRAE || SCRIPTIONE TEM- 
PORIS CONFIRMENTVR TAMEN || QVOMAM DIVI ANTONIM PAREN- 
TIS NOSTRI LITTE || RAS SED ET FRATRVM IMPER ATORVM COGI- 
TAMVS ITEM II ANTONII HIBERI GRAVISSfMI PRAESIDIS QVOD 
ATTIIVET II AD IPSOS TYRA.\OS QVIQVE AB IIS SECVNDVM LEGES || 
EORVM IN NVMERVM GIVIVM ADSVMPTI SVNT EX PRI || STINO 
MORE NIHIL MVTARI VOLVMVS, etc. Nous voyons ainsi que deux 
fois Marc-Aurèle, soit lorsqu'il était associé à Vcrus pour rexercice du 
souverain pouvoir, c'est-à-dire pendant la gueri e parlhique, soit lors- 
qu'il régna seul, c'est-à-dire pendant les longues guerres, soutenues 
contre les Sarmates et les Marcomans, agissait comme souverain re- 
connu de ces contrées éloigfiées, qui avaient été rattachées à la Mœsie 
au lieu de l'être à la Dacie , par cette raison décisive , que la conquête 
de la Dacie ne remontait qu'à l'époque de Trajan, tandis que l'annexion 
de Tyras à l'empire datait au moins du règne de Vespasien, peut-être 
même du règne de Néron, ainsi que nous l'apprennent les médailles 
et l'année de l'ère provinciale indiquée dans l'inscription avec la date 
consulaire du décret. 
(l)Dion,l.LXXi, §6. 



140 ESSAI 

Fusa au service de TÉtat, et sacrifia sa vie à ses de- 
voirs. Rome reconnaissante éleva de glorieux monu- 
ments à des victoires si chèrement achetées. L'un d'eux 
fut l'arc de triomphe qui se voyait encore au dix- 
septième siècle dans le Corso, près du palais Fiano^ et 
que le pape Alexandre VII (Chigi) fit abattre en 1662, 
parce qu'il gênait le passage des masques dans les jours 
de carnaval, ainsi que nous l'apprend Nibby (1). « Cet 
arc, » dit à ce propos M. Ampère dans un de ses spiri- 
tuels articles sur Thistoire romaine à Rome, n avait 
échappé aux barbares, au moyen âge, à la renaissance : 
quelle fortune ! Mais un pape s'est trouvé qui a eu l'au- 
dace de le détruire, et, ce qui est plus incroyable, la 
naïveté de s'en vanter dans une inscription qu'on peut 
bien lire encore aujourd'hui (2). » Deux bas-reliefs qui 
ornaient le monument quand une rectification de voirie 
bien peu intelligente le fit ainsi disparaître ont été du 
moins transportés au Capitole et décorent l'escalier du 
palais des conservateurs. Dans Tun d'eux, Marc-Aurèle, 
dont la belle figure est si facilement reconnaissable, 
donne à son fils, devant le génie du peuple romain et le 
sénat personnifiés, le titre de César; il est assisté des 
consuls et du préfet du prétoire. Dans le second bas- 



Ci) Quest' arco... dava specialmente iDcommodo al popolo nella 
grande affluenza del carnevale, e perciô Alessandro VU, che principal- 
mente coDtribul a far regolare la linea del Corso, lo fece demolire 
r anno 1662. {Roma neW anno mdcccxxxvui descritta da Antonio 
Nibby y t I, p. 475-476.) 

(2) Revue des Deux-Mondes^ 15 avril 1857. 



SUR IfARC-AURÈLE. 141 

relief, on a représenté l'apolbéose de Faustine, dont nous 
a^ODS parlé déjà. Quatre autres sculptures, qui exis- 
taient au commencement du seizième siècle dans l'église 
de Sainte-Martine, se rapportent aussi probablement à 
Tare de Marc-Aurèle, dont elles auront été précédemment 
détachées, et on les a pareillement déposées au Gapi- 
tole. On y a représenté quelques actes relatifs aux 
guerres de Pannonie. D^ms un de ces bas-reliefs, le 
prince accueille les prières des ennemis vaincus qui 
semblent lui demander grâce, et étend vers eux la main 
par un geste semblable à celui que lui a prêté Tartiste 
qui Ta représenté dans sa statue équestre. Son retour 
à Rome, son triomphe, le sacrifice qu'il offre devant les 
portes du temple de Jupiter Capilolin (1), complètent 
cette glorification des derniers actes de sa vie. Une 
inscription nous a été conservée par l'anonyme 
d'EinsiedeIn, qui semble devoir être celle de l'arc de 
Marc-Aurèle; elle est consacrée à ce prince dans la 
trentième année de sa puissance tribunitienne, alors 
qu'il avait été huit fois acclamé impera^or et trois fois 
consul, c'est-à-dire en l'an 176 de notre ère, quand il 



(1) Le fronton du temple de Jupiter Capitolin, figuré sur ce bas- 
relief, est représenté dans les monuments inédits publiés par l'Institut 
de correspondance archéologique (vol. V, pi. xxxvi). M. Brunn, dans 
un Mémoire lu à la séance publique tenue en mémoire de la fondation 
deRome> en i851^ en a étudié tous les détails^ persuadé que le sujet, 
malgré ses proportions réduites, est une imitation à peu près complète 
du fameux temple qui présida si longtemps aux destinées du peuple 
romain^ tel qu'il existait après la reconstruction opérée parDomitien. 
(Voy. Arm. de flnst, arch., 1851, p. 289-297.) 



142 ESSAI 

revint à Rome après avoir apaisé la révolte d'Avidius 
Cassius et qu'il triompha des Sarmates. Le triompha- 
teur est loué dans la forme officielle et la solennité 
concise du style épigraphique, comme ayant surpassé 
la gloire des plus glorieux empereurs par les victoires 
qu'il a remportées sur les peuples les plus belliqueux 
de Tunivers (1). Un autre monument fut encore élevé 
en rhonneur de ses victoires, mais les papes se sont 
montrés peu favorables à Marc-Aurèle. Alexandre VII 
avait détruit l'arc qui lui était consacré. Sixte-Quint 
lui a dénié sa colonne; et l'inscription moderne, gravée 
sur la base par ordre de ce pontife, l'attribue encore 
aujourd'hui à Antonin le Pieux. 11 est vrai que, si l'ins- 
cription subsiste toujours , l'erreur est reconnue depuis 
longtemps. Cette colonne, imitation de la colonne Tra- 
jane, se compose, comme cette dernière, de tambours de 
marbre superposés, autour desquels s'enroulent en spi- 
rale les bas-reliefs représentant la seule histoire de la 
guerre des Marcomans qui soit parvenue jusqu'à nous. 



(1) s. P. Q. R. IMP. CAES. DIVI AINTGNINI F. DIVI VERI PARTH. 
MAX. FRATRIIIDIVI HADRIANI NEP. DIVI TRAIANI PARTH. PRO- 
NEP. DIVI NERVAE ABNEP. || M. AVRELIO ANTONINO AVG. GERM. 
SARM. PONTIF. MAXIM. TRIBVNIC. POT. XXX. IMP. VÏÏÏ || COS. III. 
P. P. Il QVOD OMNES OMNIVM ANTE SE MAXIMORVM IMPP. GLO- 
RIAS 11 SVPERGRESSVS BELLICOSISSIMIS GENTIBVS DELETIS AVT 
SVBACTIS. Cette inscription a été donnée inexactement par Gruter, 
260, 4, et par Orelli, 861. Le texte que nous reproduisons ici est cor- 
rigé d'après Tanonyme d'Einsiedeln. (Ed.Haenel, Àrchiv.f. PhiL^y, i, 
p. 124; cf. De Rossi, le Prime taccoUe d* antiche iscrlzioni, p. 134- 
135.) 




SUR MARC-AURËLE. 143 

Histoire muette, il est vrai, qui ne parle qu'aux yeux, 
et où nous ne voyons, à défaut des noms et du texte, 
qu'une suite de marches, de passages de rivières, de 
combats où les Romains sont toujours vainqueurs, de- 
bout, frappant l'ennemi ; où les malheureux barbares 
sont ballus, renversés, taillés en pièces. Il est probable 
qu'après avoir résisté dix ans à toutes les forces de l'em- 
pire, sans être entièrement soumis, et sans que la Sar- 
matie ou le pays des Marcomans eussent été réduits en 
province romaine, ces peuples avaient eu leurs jours 
de victoire. Aussi n'est-il pas impossible que quelque 
Sarmate, venant plus tanJ contemplera Rome ce tableau 
peu fidèle, n'ait dit comme le lion de la fable : 

Avec plus de raison nous aurions le dessus , 
Si mes confrères savaient peindre. 

Ce dont on peut juger, toutefois, dans cette répéti- 
tion de scènes de carnage ou de triomphe, c'est que la 
plus grande difficulté à surmonter pour les Romains 
consistait dans la nature du pays, coupé par de vastes 
fleuves et de nombreux marais. Plusieurs fois se répè- 
tent sur la colonne Antonine le passage des rivières par 
le moyen de ponts de bateaux, ou la représentation de 
barques remplies de soldats, ou celle de légionnaires 
poursuivant l'ennemi au milieu de roseaux qui indiquent 
la constitution marécageuse du sol. On comprend qu'il 
fallait, pour vaincre ces obstacles, un matériel considé- 
rable, et ce que nous appellerions maintenant des équi- 
pages de pont. Sans avoir aucun détail bien précis sur 



144 ESSAI 

cette partie de l'organisation militaire des Romains au 
temps de fempire^ nous savons que, sous ce rapport, 
l'État ne négligeait rien pour venir en aide à ses légions. 
La nécessité d'une navigation fluviale s'était fait sen- 
tir dès que Tesprit de conquête avait conduit les aigles 
romaines jusque dans le Nord, où le Rhin et le Danube 
seraient devenus, sans ce secours, des barrières infran- 
chissables. Sous le règne d'Auguste, Drusus, ayant fait 
construire des ponts à Bonn et à Gelduba, chez les 
Ubiens, fit protéger ces ouvrages pour des flottes, à ce 
que nous apprend Florus : Bonnam et Geldubam port- 
tibus junxit^ classibusque firmaifii (1). Plus tard nous 
voyons Germanicus embarquer quatre légions sur 
TEms (2), et établir la flotte du Rhin, qui lui était de la 
plus grande utilité pour le transport de ses troupes. Il 
l'avait portée à mille vaisseaux, dit Tacite, par lesquels 
nous devons entendre mille barques, dont un grand 
nombre étaient pontées toutefois et pouvaient résister 
aux flots de la mer (3). Une inscription de Mayence 
nous fait connaître un M.^EMILIUS CRESCENS PR.'E- 
Yectus CLASS/^ GERM^Az/ca? P/a? Yidelis (4). Deux 
autres inscriptions de Bonn mentionnent des soldats 
de cette même flotte germanique qui se tenait sur le 
fleuve, toujours prête à transporter les troupes d'un 



(i) HUt. rom.^ 1. iv, c. 12. 

(2) Tacite, Ann.^ 1. i, § 63. 

(3) L. Il, § 6. 

(i) HenzeD, 6867. 



SUR MARC-AURÈLE. 145 

bord à l'autre ou le long du rivage (1). La flotte du 
Danube, dont Torigine est due sans doute aux premières 
guerres de Panuonie (2), et dont l'active coopération 
pendant les longues canoipagnes de Marc-Âurèle est 
attestée par les sculptures de la colonne Ântonine, était 
divisée en flotte de Pannonie et flotte de Mcesie; classis 
Pannonica et classis Mœsica (3). 

Sous le rapport de l'art, la colonne Antonine, puis- 
que c'est ainsi qu'on désigne la colonne élevée en l'hon- 
neur de Marc-Aurèle, accuse déjà une certaine déca- 
dence : elle ne répond plus à ces frises élégantes, à ces 
fines sculptures que nous admirons encore au temple 
d'Antonin et de Faustine, élevé sous le règne précé- 
dent (4). Les vingt années de guerre dont se compose 
le règne de Marc-Aurèle ne pouvaient avoir qu'un 
effet fâcheux sur des arts amis de la paix. L'austérité 
du stoïcisme, d'ailleurs, ne favorisait pas le génie des 
sculpteurs ou des architectes. Us accomplissaient encore 
honnêtement leur tâche, et subissaient la dernière in- 



{\) Voy. Henzen, 3« vol. d'Orelli, 6865, 6866, et Orelli, 3604. 

(2) Tacite, Ann.^ xii, 30. 

(3) ClassU Mesica, Orelli, 3601, 3602, 6868; Pannonica^ 3601, 
dite Flavia, 6868 ; Léon Renier, I. A. 2165. 

(4) Le style de Tornementation, quelques passages des régionnaires, 
les médailles, la différence qui existe entre les caractères de Tinscrip- 
tion d'Antonin et de celle de Faustine, tout est d'accord pour prouver 
que le temple fut d'abord consacré par Antonin à la femme qu'il avait 
perdue, et qu'il date par conséquent de la première moitié du second 
siècle. Après la mort de l'empereur on ajouta son nom sur le fronton, 
et le sanctuaire fut consacré aux deux époux. 

MARC-AURÈLE. 10 



14é ESSAI 

floence de i*art fÇ'eCj favorisée par Adrien. Hais on sent 
qae chaque jour le goût s*aitère, et qae ce qai était la 
lamière n'est plus qa'an reflet. Bientôt la verve s^a 
remplacée par le métier; la création, par l'imitation; 
l'invention , par la copie. Toutefois la belle statue éques- 
tre de Marc-Aurèle (l), quelques autres statues on 
bustes de ce prince, de Yérus et de Faustine la jenne, 
les bas-reliefs de l'arc élevé au vainqueur desSarmates, 
suffisent à prouver qu'il y avait encore à Rome de 
grands artistes, sachant allier la gravité, la majesté du 
style à la simplicité, à la vérité, et quelquefois même 
à la grâce. 

Bien qu'un souffle de cet art grec, qui va s'éteindre, 
anime ainsi quelques-uns des monuments élevés sous 
le règne de Marc-Aurèle, les plus glorieux pour sa mé- 
moire sont moins les temples, les statues, la colonne 
ou les arcs qu'on lui a dédiés, que les pensées dont il 
nous a laissé le recueil. C'est dans ce livre qu*il faut ap- 
prendre à le connaître. Il l'écrivit selon son cœur. Le 
lire, c'est lire dans ce cœur où il a su trouver les for- 



(1) La statue équestre de Marc-Aurèle resta parmi les ruines du Fo- 
rum jusqu'en 1187, époque à laquelle elle fui placée par Clément in 
devant le palais de Latran, sous le nom de statue de Constantin, nom 
qui la protégea probablement contre la destruction. Elle y resta jus- 
qu'en 1538, puis on la transporta sur le Capitole, à la place qu'elle oc- 
cupe aujourd'hui. On croit avoir retrouvé sa base, il y a qudqnes 
années, entre le mille d'or et l'arc de Septime Sévère. Voyez, à ce su- 
jet, une note insérée par Fea dans le Bulletin dePInsUtut de corres- 
pondance archéologique, 1834, p. 412. 



SUR MARG-AURÈLE. 147 

mes les plus touchantes pour exprimer le besoin de jus- 
tice et de vérilé qu'il portait en lui. 

Au temps de la plus grande corruption romaine, à 
cette époque de transition où le christianisme naissant 
s'abritait encore dans des retraites obscures, où le culte 
absurde du polythéisme était tombé sous le mépris gé* 
néral, où l'incrédulité engendrait une telle déprava- 
tion des mœurs que l'historien recule devant le tableau 
des vices d'un monde peuplé d'athées, on vit la vertu 
sloïque des Antonins tenter une réforme qu'elle aurait 
opérée s'il avait été donné à l'homme de l'accom- 
plir. Nous n'avons pas caché que, sans croire à l'ingé- 
nieux paradoxe de ceux qui affirment le christianisme 
d'Épictète ou les relations de Sénèque avec saint 
Paul, nous pensions que le stoïcisme, alors si différent 
de ce que l'avait fait l'enseignement de Zenon ou de 
Giéanthe, avait subi je ne sais quelle influence de la loi 
chrétienne, sans la reconnaître toutefois, et sans savoir 
de quel côté lui venait ce souffle vivifiant. C'est dans 
la doctrine épurée de Marc-Aurèle que ce changement 
nous semble le plus manifeste ; c'est elle qui , pour la 
première fois, nous offre avec la morale évangélique une 
incontestable ressemblance. Là, en effet, la philoso- 
phie du Portique ne se propose plus d'élever l'àme par 
l'orgueil ou de l'affermir par l'insensibilité. La modéra- 
tion, l'abnégation, l'amour de l'humanité, ont remplacé 
ces vertus austères , dont M. Villemain a dit qu'elles 
voulaient détruire la nature plutôt que la régler. 

Aux yeux de Marc-Aurèle les hommes sont des frè- 
res, et se dévouer à leur bonheur devient pour lui le 

10. 



148 ESSAI 

but réel de la vie : « Tu aimeras les hommes, dit-il, 
si tu viens à penser que tu es leur frère, que c'est par 
ignorance ou malgré eux qu'ils font des fautes et que 
tous, bientôt, vous devez mourir. » 

Pour bien comprendre le caractère de cette morale, il 
ne faut pas perdre de vue qu'elle trouve tout en elle, et 
n'emprunte rien aux aspirations d'une vie meilleure, à 
l'espoir des récompenses ou à la crainte du châtiment. 
Dieu se confond pour Marc-Aurèle avec la nature. Tou- 
tes choses sont liées entre elles; tous les êtres sont co- 
ordonnés ensemble; tout concourt à l'harmonie du 
même monde. Il n'y a qu'un seul monde qui comprend 
tout, une seule matière, une seule loi, une raison com- 
mune à tous les êtres doués d'intelligence (1). La na- 
ture nous a faits raisonnables ; c'est obéir à Dieu ou à 
la nature que d'obéir à la raison : « Il faut vivre avec 
les dieux, dit-il; c'est vivre avec eux que de leur 
montrer sans cesse une âme satisfaite de son partage, 
obéissant à tous les ordres du génie qui est son guide : 
ce génie, c'est l'intelligence et la raison de chaque 
homme (2). » Si cette espèce de panthéisme fait le fond 
de la philosophie de Marc-Aurèle, il ne lui ôte rien de sa 
constante sollicitude pour le bien de l'humanité et le 
perfectionnement incessant de l'homme intérieur. La 
raison doit être employée tout entière à détruire en 
soi jusqu'au dernier germe des affections vicieuses ; à 



(1) Voy. Pensées de Marc-Aurèle^ éd. Pierron, 1. vii, 9, p. i04. 

(2) Ibid.,\.v, 27, p. 73-74. 



SUR MARC-AURÈLE. 149 

supporter Tinjure et à la pardonner, à fortifier son âme 
dans Tamoar de ses semblables, à sacrifier ses pen- 
chants à ses devoirs. 

a Comment^ dit-il, t'es-ta comporté jusqu'à ce jour 
envers les dieux, envers tes parents, tes amis, ton pro- 
chain, tes serviteurs? Peux-tu dire : Jamais je n'ai fait 
tort à personne, ni par mes actions, ni par mes paroles ? 
Si tu le peux, tu as rempli ta tâche. — Dans un instant tu 
ne seras plus que cendre, poussière, un nom, ou pas même 
un nom ! Et qu'est-ce qu'un nom, si ce n'est un bruit, 
un écho ? Ce que nous estimons le plus dans la vie n'est 
que vide et petitesse. Attends donc avec calme l'instant 
où tu vas t'éteiudre, te déplacer peut-être! Jusqu'à ce 
que ce temps arrive, que te faut-il ? Honorer les dieux 
et faire du bien aux hommes. — Il est en ton pouvoir 
de couler toujours une vie heureuse puisque tu peux 
toujours suivre le droit chemin, c'est-à-dire soumettre 
à la règle tes pensées et tes actions. Voici deux princi- 
pes qui sont communs à l'âme de la Divinité et à celle 
de l'homme : l'un, c'est que rien d'extérieur ne doit en- 
traver nos actions ; l'autre, qu'il faut faire consister le 
bien à vouloir ce qui est juste et ne jamais désirer que 
la justice (1). » — « Le monde est comme une cité, dit-il 
ailleurs ; c'est de celte cité commune que nous vien- 
nent l'intelligence, la raison, et la loi qui nous régit. 
Sinon d'où viendraient-elles? (2) » 



(1) Voy. Pensées de MaroAurèle, 1. v, 31, 33, 34, p. 75-77. 

(2) Ibid.y 1. IV, 4, p. 40. 



160 ESSAI 

D*où viendraient-elles ? C'est la question qu'il se pose 
souvent et dont la solution, moins certaine pour lui qu'il 
ne voudrait se le persuader, le trouble et l'inquiète S4I 
eût reconnu ce principe de tout. bien et de toute vertu 
que rÉvangile allait rendre accessible aux esprits les 
plus humbles, Marc-Aurèle n'eût point été pour son siè- 
cle cette brillante exception dont les sublimes préceptes 
ne devaient pas éveiller d'écho ; car ils demandaient 
une perfection qui n'appartient qu'à des âmes d'élite. 
Combien peu d'hommes, dans ce siècle d'égoïsme, au- 
raient su trouver au fond de leur cœur, sans autre 
guide que la conscience, sans autre espoir de récom- 
pense que la satisfaction du devoir accompli, les senti- 
ments de tendre compassion, de justice indulgente, oo 
d'ardente charité, qui éclatent à chaque page dans les 
pensées de Marc-Aurèle ! Qui pouvait alors imiter son 
désintéressement et cette humilité d'un cœur se déro- 
bant a toute reconnaissance I <( Lorsque tu as voulu 
faire du bien, disait-il, et que tu y es parvenu, pour- 
quoi rechercher autre chose encore ? Pourquoi vouloir 
la réputation de bienfaisance on la gratitude (1)? — 
Quand tu te plains d'un ingrat, reviens sur toi-même ; 
car c'est évidemment ta faute d'avoir eu en faisant du 
bien une autre pensée que celle d'en faire. Ne te suf- 
fit-il pas d'avoir agi selon ta nature ? Tu veux en être 
récompensé 1 c'est comme si l'œil demandait soir sa- 
laire parce qu'il voit, ou les pieds parce qu'ils mar- 



(I) Voy. Pensées de Marc-Aurèle, 1. yn, 73, p. 124. 



SUR MAUC-AURÈLE. 161 

chent (1). — Tel homme, dès qu'il a fait plaisir à quel- 
qu'un, se hâte de lui porter cette faveur eu compte. Un 
autre a toujours préseul à la pensée le service qu'il a 
rendu, et regarde celui qui Ta regu comme sou débiteur. 
Un troisième ne songe pas même à ce qu'il a fait, semblable 
à la vigne qui, après avoir porté du raisin, ne demande 
rien de plus, contente d'avoir donné le fruit qui lui est 
propre. Le cheval qui a couru, le chien qui a chassé, 
Fabeille qui a fait son miel^ l'homme qui a fait du bien, 
ne le crient pas par le monde, mais passent à un autre 
acte de même nature, comme fait la vigne qui donne 
d'autres raisins quand revient la saison nouvelle (2). » 
Dans cette immense ardeur du bien qui lui inspire de 
plus brillantes images que ne le faisaient, pendant sa 
jeunesse, les froids préceptes du rhéteur Fronton, Marc- 
Âurèle compare l'âme bienfaisante à la lumière du soleil. 
Chaque jour cette lumière se répand sur la nature et illu- 
mine toute l'atmosphère sans jamais s'épuiser. Si Tun de 
ses rayons pénètre, à travers une étroite ouverture, 
dans un lieu bien clos, il s'allonge en ligne droite jus- 
qu'à ce qu'il rencontre l'obstacle qui s'oppose à son pas- 
sage. Là il s'arrête et se divise sans glisser, sans tomber. 
Ainsi l'âme doit se verser, s'épancher au dehors. Jamais 
d'épuisement, point de violence, point d'abattement 
quand des obstacles l'entravent. Qu'elle s'arrête alors et 
qu'elle éclaire ce qui peut recevoir sa lumière. Ceux qui 



(i) Voy. Pensées de Marc-Aurèle, l. a, 42, p. 466. 
(2) Ibîd., 1. V, 6, p. 62. 



162 ESSAI 

refusent de s'en laisser pénétrer s*en seront privés eux- 
mêmes (i). 

Malheureusement la voix éloquente de Marc-Aurèle 
s'adressait à un peuple corrompu à la fois par les vices 
de la superstition et de Timpiété. Les autels des di- 
vinités du paganisme étaient arrosés du sang des 
victimes. Les collèges de prêtres n'avaient jamais été 
plus nombreux. On briguait les sacerdoces; mais la 
piété véritable était éteinte dans tous les cœurs. La 
multiplicité des dieux avait détruit toute idée d'une 
Providence. Lucien, qui écrivait sous Marc-Aurèle, se 
moque hautement de l'Olympe et de ces nouveaux ve- 
nus qu'on installe chaque jour dans le Panthéon des 
Romains : « D'où sont tombés au milieu de nous^ dit- 
il, cet Atys, ce Corybas, ce Sabazius ? Quel est ce Mède 
Mithra coiffé de la tiare? II ne comprend pas le grec et 
ne sait ce qu'on lui veut quand on lui porte une santé. 
Les Scytes et les Gètes, voyant combien il est facile de 
faire des immortels, se sont cru le droit d'inscrire frau- 
duleusement sur nos registres leur Zamoixis, un esclave 
qui se trouve ici je ne sais pourquoi. Encore si nous 
n'avions pas l'Anubis, à la tète de chien, et le taureau 
de Memphis! mais ils ont des prêtres et rendent des 
oracles. El toi, grand Jupiter, de quel œil vois-tu ces 
cornes de bélier qu'on t'a plantées sur le front (2)? » 
L'arme du ridicule faisait son œuvre, le polythéitoe 



(1) Voy. Pensées de Marc-Aurèle^ 1. vni, 57, p. 145-U6. 

(2) Dialogues de Lucien, r Assemblée des dieux. 




SUR MARC-AURÈLR. 153 

croulait de toutes parts et rien ne le remplaçait encore. 
Les barrières étaient tombées devant le flot des passions 
humaines. Chacun pensait à soi et faisait servir à sa 
propre satisfaclion tous ses instincts, toute sa puissance. 
En vain l'empereur philosophe disait : « Les hommes 
sont faits les uns pour les autres; corrigeons-les donc 
ou supportons-les (1). » Il les supportait, les secourut, 
les aima; mais les corriger fut impossible. C'était à la 
religion nouvelle d'accomplir ce que la philosophie 
n'avait pu faire. 

Le règne de Marc-Aurèle, remarquable sous tant de 
rapports, Test surtout par la lutte qui s'établit à cette 
époque entre le christianisme naissant et le paganisme 
représenté, au sommet de Téchelle sociale, par les 
plus hautes vertus que puisse inspirer la raison hu- 
maine. Cette lutte a produit non-seulement les premiers 
panégyristes chrétiens dont les œuvres soient parvenues 
jusqu'à nous, les Justin, les Méliton, les Athénagore, les 
Ta tien, les Théophile d'Alexandrie, tous contemporains 
de Marc-Aurèle ; mais elle vit naître un homme qui, 
pour la première fois, se crut obligé de défendre, la plume 
à la main, la religion du paganisme. Pour la première 
fois les païens ne se contentèrent plus de cette san- 
glante polémique confiée jusqu'alors à la hache du 
bourreau. Le philosophe Celsus , prenant à la lettre 
ces mystères du christianisme qui renferment les se- 
crets de la création , rejeta sur les disciples du Christ 



(1) Pensées, 1. vin, 59. 



154 ESSAI SUR MARC-AUBÈLE. 

le reproche de fétichisme dont ils flétrissaient le culte 
des idoles. Nous n'avons plus son œuvre, et nous ne la 
connaissons que par la réfutation d'Origène ; mais il y 
a dans ce fait seul, à ce qu'il nous semble, toute une 
révolution. Du jour où la controverse est engagée, du 
jour où la philosophie discute la religion nouvelle, on 
prévoit le triomphe de cette religion. Ce que n'avaient 
pu faire les sublimes vertus de Marc-Aurèle, qui le 
pourra? Chaque année verra croître l'ascendant salu- 
taire de la morale évangélique qui soutient notre fai- 
blesse dans une vie d'épreuves , qui défend l'homme 
contre Femporlement de ses passions par la croyance 
de ses fins immortelles et parfaites. Faute d'avoir ac- 
cepté le secours de ce levier puissant, la grande âme de 
Marc-Aurèle ne put accomplir sa tâche. Il ne put même 
laisser à ses peuples un successeur digne de lui, et, de- 
bout sur les ruines du stoïcisme tombé de si haut. Com- 
mode riva, pour plus d'un siècle encore, les chaînes d'un 
honteux despotisme. 



FIN. 



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